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Allocution dePaul Thibaud
Date :
8 et 9 septembre 2007
Support :Univestité d'été du MRC



Le marasme européen est au cœur de la difficulté d'exister politiquement qui affecte la France et ceux qui la dirigent. Quand la droite ne voit de salut que dans la communication et la confusion, dans un activisme qui fait espérer sans se donner de contenu pratique et quand la gauche appelle rénovation la promesse de prendre enfin en compte d'évidentes réalités, on voit que manque de tous côtés, ce goût de l'avenir et cette capacité de l'envisager qui, selon une expression classique, constitue l'essence du politique. Au lieu de quoi nous avons brouillage et résignation : une variante de droite (euphorique) et une variante de gauche (dépressive) du même désarroi.
L'Europe n'est pas la seule cause de ce que la politique française semble sans prise sur les évolutions économiques, sociales, culturelles (faute d'idées, faute de moyens, faute de crédibilité) mais elle est l'endroit où se noue et où s'affiche le sentiment collectif d'impuissance, à la fois parce qu'elle y contribue par son mode de fonctionnement, qui pour l'essentiel produit des limitations négociées de la liberté d'action des Etats, et parce qu'elle en est affectée quand les gouvernements se révèlent incapables de convaincre les peuples de leur " engagement européen ".

Depuis 2005 il est évident que l'issue théorique du processus européen, celle que certains considéraient comme immanente à la démarche en cours depuis un demi siècle, à savoir l'apparition d'une légitimité politique autonome, supérieure à celles des nations, cette issue est un objectif manqué. De cela, l'élite auto-légitimée qui fait de l'Europe son affaire s'est beaucoup lamentée regrettant bruyamment que deux " peuples fondateurs " refusent d'endosser une légende que la " Constitution " aurait inscrite symboliquement dans le droit, alors que le même texte, dans ses dispositions pratiques, avalisait dans l'Union un fonctionnement qui fait de celle-ci une coopérative de bureaucraties (nationales et internationale). Le contraste (pour l'essentiel) entre ce que le texte refusé annonçait et ce qu'il organisait permet de mesurer les conséquences des " non " : l'Europe se trouve privée d'élan et d'horizon politique mais cela n'empêche pas la machine à réglementer de fonctionner, laminant les particularismes juridiques nationaux, rendant les sociétés de plus en plus transparentes au marché. L'Europe de la réglementation progresse, empêchant les Etats de pratiquer une protection ouverte ou couverte. Mais l'Europe de la volonté est en panne, comme le montre l'impossibilité ne serait-ce que d'envisager sérieusement une politique douanière ou monétaire commune, aussi bien que la tolérance aux dumpings internes alors que le protectionnisme est honni ou pourchassé. D'où vient dans l'Union européenne cette répugnance congénitale pour toute action autre que symbolique ? Est-elle par nature anti-politique.

Se pose donc, avec une urgence accrue, la question de l'instauration d'un peu de volonté politique en Europe. Sur ce point on doit remarquer la constance (pour une fois) avec laquelle Nicolas Sarkozy réclame une politique économique extérieure de l'Union et la difficulté qu'il a pour se faire entendre. Cela n'est pas étonnant si l'on considère qu'introduire de la volonté politique dans l'Union signifie un changement du style et même de l'équilibre institutionnel invétérés. Cela ne peut pas se faire sans que les Etats nationaux s'expriment par eux-mêmes et non sur proposition bureaucratique. Les fédéralistes promettaient l'Europe de la volonté au bout d'un processus " nationalitaire " transférant peu à peu la légitimité au centre. Cette utopie écartée, la capacité politique restant aux nations, quelle forme de débat, de vie politique, de décision commune peut être celle de l'Europe politique que chacun réclame ? Cette question sans cesse écartée ne peut manquer de revenir. Il se pourrait un jour prochain que l'urgence oblige à s'engager dans une logique " fonctionnaliste " très différente de celle qui a caractérisé la période d'intégration élitiste et bureaucratique. Que se passerait-il en effet si, sur la question de la concurrence équitable, dans l'Union et hors de l'Union, une part importante de l'opinion et des gouvernements se coalisaient, faisaient pression sur la Commission et menaçaient d'agir par eux-mêmes ? Que se passerait-il si l'Allemagne était amenée à ne plus jouer le jeu libéral vis-à-vis de la Chine ? On peut ainsi envisager des crises à l'issue desquelles l'Union européenne changerait d'orientation, où le volontarisme reparaîtrait grâce à un nouveau comportement des Etats.

Encore faudrait-il que les politiques nationales sortent de leur atonie, de leur oscillation entre nostalgie et résignation : tentation de s'accrocher aux formules sociales du passé et tentation de les liquider. De la crise des Etats nationaux, l'Europe est à la fois une cause et un révélateur. En supprimant les politiques monétaires, industrielles, douanières, en mettant en charpie les services publics, l'Union a privé les Etats de beaucoup de moyens d'agir. Mais son emprise ne serait pas devenue telle si elle n'avait pas épousé et renforcé une tendance interne à la démocratie contemporaine tournant le dos au volontarisme collectif. Ce qui était démocratie du peuple est devenu démocratie des individus, les droits individuels tendant à devenir le seul contenu de la citoyenneté. De faire fond sur cette tendance lourde est à la fois ce qui a empêché l'Europe de remplir le programme si souvent vendu de restauration des capacités politiques et ce qui fait sa force persistante à travers son échec même, à travers les déboires rencontrés par son idéologie. En effet, cet échec n'empêche pas qu'à défaut de remplacer les Etats, l'Union excelle à les affaiblir et à les culpabiliser (mauvais élève ! voilà l'expression européenne la plus courante, peut-être la plus importante : les peuples sur les bancs de l'école). D'un côté elle les prive de moyens, de l'autre, s'appuyant sur les opinions, elle les surcharge d'obligations. L'obsession des droits individuels, le fait qu'ils soient de plus en plus garantis par des conventions internationales porte les citoyens à se désimpliquer, à passer de l'attitude de participants de la vie politique de leur nation à celle de créanciers de leur Etat.

De manière pathétique, la pratique gouvernementale sarkozienne montre à quel comportement est conduit un Etat à la fois désarmé et culpabilisé : mise en scène de l'action parce que l'opinion demande à tout propos qu'on " fasse quelque chose ", mais absence d'idée longue et de stratégie. On voudrait agir, on signifie qu'on le fait. On est dans le noir, on tâtonne, il y a peut-être une ouverture, on ne sait jamais.
L'Europe débilitante est donc signe et agent d'un mouvement d'entropie démocratique, " la démocratie contre elle-même " dit Marcel Gauchet. Une démocratie radicalisée mais restreinte à un seul côté d'elle-même (les droits de l'individu) est devenue comme un acide rongeant le récipient (le civisme national) qui a été sa matrice. , ainsi s'exalte-t-elle d'avoir quitté son port d'attache pour conquérir de nouveaux territoires (le sanspapiérisme, le sansfrontiérisme). Cette démocratie ne ressemble-t-elle pas la colombe de Kant imaginant que sans la résistance de l'air elle volerait plus vite et plus loin. Autre image, cette démocratie-là, comme un feu de forêt, conquiert sans cesse de nouveaux terrains, mais, à l'arrière, n'est-ce pas la désolation, la ruine de ce qu'on croyait acquis ?

Tous les pays ne sont pas atteints également par cette crise de la volonté collective, la France l'est plus que d'autres parce qu'elle est par excellence une nation politique, parce que c'est la citoyenneté qui a été chez nous la substance du lien social, tel que redéfini au XIXème siècle. Ailleurs, dans les pays protestants en particulier, un fond communautaire pré-démocratique limite les effets de la crise de moyens et de légitimité qui affecte l'Etat-nation affronté à une mondialisation que l'Europe répercute au lieu d'y répondre. Ne disposant pas de telles ressources, l'Etat français doit au contraire non se replier mais chercher son salut dans la politique, rénover profondément son modèle.
Le point nodal, c'est la crise de la solidarité. On sait que l'éthique solidariste, théorisée par Léon Bourgeois, a servi sous la IIIème République de réponse aux pulsions radicales, utopiques, violentes qui par trois fois (1793, 1848, 1871) avaient accompagné l'établissement de la démocratie. Programme lentement mis en œuvre, le solidarisme proposait une solidarité de type assurancielle : je paie pour les malades, les vieux, les chômeurs... à charge de revanche. Une telle réciprocité suppose une communauté politique suffisamment unie et homogène pour que chacun s'imagine dans la situation de ceux qui profitent de ses cotisations, pour cette raison, la solidarité sociale est restée longtemps interne au salariat. Ce préalable, l'existence d'un groupe de référence relativement homogène, n'est plus satisfait quand les effets de la mondialisation font apparaître ce qui était auparavant dissimulé, que certains individus ou certaines catégories sont de mauvais risques avec lesquels on n'a pas intérêt à s'associer, comme les moindres statistiques le montrent. Chacun est alors tenté de reprendre ses billes, mentalement et pratiquement.

La crise actuelle de la solidarité exige je crois, que nous franchissions un seuil moral, celui qui sépare la solidarité de la fraternité. Le solidarisme en effet a essayé d'inscrire dans le droit positif la fraternité intégrée en 1848 à la devise républicaine. Il est en ce sens inséparable d'une polémique alors vive contre la charité : quel progrès de faire un droit de l'aide auparavant dépendante de la bonne volonté d'autrui ! C'est cette prétention qui est en échec. Ce qui faisait sa force, son réalisme, le fait de mettre en forme l'intérêt bien compris, de mettre en pratique la croyance à une certaine égalité devant les aléas de la vie, cela s'est évanoui ou érodé. L'instabilité économique y est pour beaucoup, mais l'extension qu'on a donnée à un système fondé au départ sur les cotisations liées au salaire a contribué également à le fragiliser. Extension double : d'une part on a voulu couvrir de plus en plus de risques et, de plus, surtout depuis qu'un chômage endémique a disloqué le salariat, on a essayé de rattacher directement la solidarité à la citoyenneté. C'est l'échec de cette extension et de ce transfert que nous vivons. Cet échec n'a pas pour seule cause la paupérisation des Etats, il tient plus profondément à l'oubli qu'il y a un hiatus entre le droit et la morale. L'utopie (qui n'est pas sans rapport avec 68) où s'est égarée notre république, et en particulier la gauche, est que tout ce dont un homme a besoin, il doit pouvoir l'obtenir, l'exiger de l'Etat démocratique. Chacun sait pourtant qu'il n'en est rien, que des besoins essentiels, comme celui d'être aimé, considéré, choisi ne peuvent par principe (parce qu'il s'agit d'être choisi, élu, et non traité comme les autres) donner lieu à un droit. Même dans le domaine social, la nécessité " d'accompagner " ceux que la vie a brisés pour qu'ils reprennent pied montre que la dimension interpersonnelle, donc morale, de la vie collective n'est pas un reste insignifiant.
A vouloir ignorer la nature de la crise de l'Etat redistributeur, sa base morale, on renforce des processus négatifs dont la conjonctions a des effets socialement et politiquement destructeurs :

1° L'installation dans une position d'irresponsabilité non seulement de ceux qui réclament aides, droits, prestations mais aussi de la part des moralistes professionnels qui stigmatisent l'Etat et la société, au nom d'un droit abstrait, dont la mise en œuvre est ressentie comme impérative, réduisant pour leur part l'exigence morale à la puissance d'accuser.

2° La culpabilisation de l'Etat, à quoi le parlement prête la main en promulguant des lois pleines des promesses générales et de bonnes intentions au lieu de définir des politiques. Ce qui contribue à la désorganisation et à la démoralisation de la fonction publique.
3°La crise du militantisme politique. Celui-ci avait trois dimensions : la lutte d'idées autour de programmes, l'implication dans le tissus social, le choix des candidats. Seule la dernière activité subsiste. Le développement d'une culture de la fraternité redonnerait une assise intellectuelle, morale et sociale à un militantisme nostalgique ou déconsidéré. Imaginons par exemple ce que pourrait avoir comme effet la formation de comités de fraternité dans toutes les communes.

Parti d'une analyse de l'indépassable marasme européen, je suis arrivé à évoquer une possible culture de la fraternité comme remède à la crise politique nationale. Entre les deux niveaux, il y a plusieurs liens. L'installation d'une Europe sans perspectives est un effet de la crise des Etats nationaux assistant passifs au rétrécissement ou au démantèlement d'un espace de solidarité dont la sauvegarde était une de leurs responsabilités principales. Défaillants quant à leur tâche propre, les Etats sont incapables de reprendre la main dans l'Union européenne. De ce rapport négatif entre une Europe sans politique, vouée au droit et au marché, la France est un exemple éminent. D'une part le besoin de franchir un seuil dans l'éthique politique y est plus urgent qu'ailleurs, d'autre part la dévaluation de la volonté politique en Europe a chez nous des effets particulièrement néfastes.

Ce dont il s'agit c'est en somme de savoir si nous serons capables d'un énoncé fort sur notre avenir. Dans la bataille autour de l'orientation de la mondialisation, l'avenir est le " plateau de Pratzen " (allusion à Austerlitz) dont l'occupation déterminera l'issue de la bataille. Ni le droit (centré sur la règle prédéfinie et le fait accompli), ni le marché qui ne connaît que le présent ne peuvent qualifier l'avenir, à la différence de la morale et de la politique qui sont des moyens pour l'humanité de se projeter en avant.
Deux mots encore sur cette culture de la fraternité qui pourrait (devrait) devenir notre horizon politique.

D'abord, ce dont il s'agit c'est de la reviviscence de la laïcité. Celle-ci en effet n'est pas seulement la mise à l'écart des pouvoirs religieux, c'est aussi et même surtout, la reprise par la République de certains éléments d'un idéal moral précédemment porté par le christianisme. C'est là le sens de l'apparition dans notre devise après deux termes essentiellement juridiques d'un mot d'ordre moral. En réduisant la fraternité à la solidarité et la laïcité aux lois sur l'exercice, c'est une articulation essentielle de notre histoire que l'on a méconnue : le mouvement par lequel on confie au peuple (laïos) ce que les clercs s'appropriaient.

Ensuite, ce dont il s'agit au fond actuellement, c'est de donner un sens à cette étape nouvelle de l'histoire de l'humanité qu'est la mondialisation. Quelles propositions de sens sont donc aujourd'hui disponibles ? Un droit de l'hommisme inopérant et souvent hypocrite ; Un mercantilisme cynique et destructeur qui pousse l'inégalité vers les sommets. Un écologisme qui, au-delà d'avertissements justifiés, n'a pour mot d'ordre que celui, négatif et même mortifère, de limitation. Fraternisation offre au contraire un sens plus profond et plus ouvert, c'est le seul qui en appelle à la créativité politique, à des actions collectives, qui indique aux peuples qu'on a besoin d'eux, non seulement pour le folklore mais aussi comme acteurs, parce que l'histoire n'est pas finie, parce que la combinaison du marché et des droits individuels n'est pas le plus grand idéal à quoi l'humanité puisse aspirer.

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