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Le
marasme européen est au cœur de la difficulté d'exister politiquement
qui affecte la France et ceux qui la dirigent. Quand la droite ne voit de salut
que dans la communication et la confusion, dans un activisme qui fait espérer
sans se donner de contenu pratique et quand la gauche appelle rénovation
la promesse de prendre enfin en compte d'évidentes réalités,
on voit que manque de tous côtés, ce goût de l'avenir et cette
capacité de l'envisager qui, selon une expression classique, constitue
l'essence du politique. Au lieu de quoi nous avons brouillage et résignation
: une variante de droite (euphorique) et une variante de gauche (dépressive)
du même désarroi. L'Europe n'est pas la seule cause de ce que
la politique française semble sans prise sur les évolutions économiques,
sociales, culturelles (faute d'idées, faute de moyens, faute de crédibilité)
mais elle est l'endroit où se noue et où s'affiche le sentiment
collectif d'impuissance, à la fois parce qu'elle y contribue par son mode
de fonctionnement, qui pour l'essentiel produit des limitations négociées
de la liberté d'action des Etats, et parce qu'elle en est affectée
quand les gouvernements se révèlent incapables de convaincre les
peuples de leur " engagement européen ".
Depuis 2005 il
est évident que l'issue théorique du processus européen,
celle que certains considéraient comme immanente à la démarche
en cours depuis un demi siècle, à savoir l'apparition d'une légitimité
politique autonome, supérieure à celles des nations, cette issue
est un objectif manqué. De cela, l'élite auto-légitimée
qui fait de l'Europe son affaire s'est beaucoup lamentée regrettant bruyamment
que deux " peuples fondateurs " refusent d'endosser une légende
que la " Constitution " aurait inscrite symboliquement dans le droit,
alors que le même texte, dans ses dispositions pratiques, avalisait dans
l'Union un fonctionnement qui fait de celle-ci une coopérative de bureaucraties
(nationales et internationale). Le contraste (pour l'essentiel) entre ce que le
texte refusé annonçait et ce qu'il organisait permet de mesurer
les conséquences des " non " : l'Europe se trouve privée
d'élan et d'horizon politique mais cela n'empêche pas la machine
à réglementer de fonctionner, laminant les particularismes juridiques
nationaux, rendant les sociétés de plus en plus transparentes au
marché. L'Europe de la réglementation progresse, empêchant
les Etats de pratiquer une protection ouverte ou couverte. Mais l'Europe de la
volonté est en panne, comme le montre l'impossibilité ne serait-ce
que d'envisager sérieusement une politique douanière ou monétaire
commune, aussi bien que la tolérance aux dumpings internes alors que le
protectionnisme est honni ou pourchassé. D'où vient dans l'Union
européenne cette répugnance congénitale pour toute action
autre que symbolique ? Est-elle par nature anti-politique.
Se pose donc,
avec une urgence accrue, la question de l'instauration d'un peu de volonté
politique en Europe. Sur ce point on doit remarquer la constance (pour une fois)
avec laquelle Nicolas Sarkozy réclame une politique économique extérieure
de l'Union et la difficulté qu'il a pour se faire entendre. Cela n'est
pas étonnant si l'on considère qu'introduire de la volonté
politique dans l'Union signifie un changement du style et même de l'équilibre
institutionnel invétérés. Cela ne peut pas se faire sans
que les Etats nationaux s'expriment par eux-mêmes et non sur proposition
bureaucratique. Les fédéralistes promettaient l'Europe de la volonté
au bout d'un processus " nationalitaire " transférant peu à
peu la légitimité au centre. Cette utopie écartée,
la capacité politique restant aux nations, quelle forme de débat,
de vie politique, de décision commune peut être celle de l'Europe
politique que chacun réclame ? Cette question sans cesse écartée
ne peut manquer de revenir. Il se pourrait un jour prochain que l'urgence oblige
à s'engager dans une logique " fonctionnaliste " très
différente de celle qui a caractérisé la période d'intégration
élitiste et bureaucratique. Que se passerait-il en effet si, sur la question
de la concurrence équitable, dans l'Union et hors de l'Union, une part
importante de l'opinion et des gouvernements se coalisaient, faisaient pression
sur la Commission et menaçaient d'agir par eux-mêmes ? Que se passerait-il
si l'Allemagne était amenée à ne plus jouer le jeu libéral
vis-à-vis de la Chine ? On peut ainsi envisager des crises à l'issue
desquelles l'Union européenne changerait d'orientation, où le volontarisme
reparaîtrait grâce à un nouveau comportement des Etats.
Encore
faudrait-il que les politiques nationales sortent de leur atonie, de leur oscillation
entre nostalgie et résignation : tentation de s'accrocher aux formules
sociales du passé et tentation de les liquider. De la crise des Etats nationaux,
l'Europe est à la fois une cause et un révélateur. En supprimant
les politiques monétaires, industrielles, douanières, en mettant
en charpie les services publics, l'Union a privé les Etats de beaucoup
de moyens d'agir. Mais son emprise ne serait pas devenue telle si elle n'avait
pas épousé et renforcé une tendance interne à la démocratie
contemporaine tournant le dos au volontarisme collectif. Ce qui était démocratie
du peuple est devenu démocratie des individus, les droits individuels tendant
à devenir le seul contenu de la citoyenneté. De faire fond sur cette
tendance lourde est à la fois ce qui a empêché l'Europe de
remplir le programme si souvent vendu de restauration des capacités politiques
et ce qui fait sa force persistante à travers son échec même,
à travers les déboires rencontrés par son idéologie.
En effet, cet échec n'empêche pas qu'à défaut de remplacer
les Etats, l'Union excelle à les affaiblir et à les culpabiliser
(mauvais élève ! voilà l'expression européenne la
plus courante, peut-être la plus importante : les peuples sur les bancs
de l'école). D'un côté elle les prive de moyens, de l'autre,
s'appuyant sur les opinions, elle les surcharge d'obligations. L'obsession des
droits individuels, le fait qu'ils soient de plus en plus garantis par des conventions
internationales porte les citoyens à se désimpliquer, à passer
de l'attitude de participants de la vie politique de leur nation à celle
de créanciers de leur Etat.
De manière pathétique,
la pratique gouvernementale sarkozienne montre à quel comportement est
conduit un Etat à la fois désarmé et culpabilisé :
mise en scène de l'action parce que l'opinion demande à tout propos
qu'on " fasse quelque chose ", mais absence d'idée longue et
de stratégie. On voudrait agir, on signifie qu'on le fait. On est dans
le noir, on tâtonne, il y a peut-être une ouverture, on ne sait jamais. L'Europe
débilitante est donc signe et agent d'un mouvement d'entropie démocratique,
" la démocratie contre elle-même " dit Marcel Gauchet.
Une démocratie radicalisée mais restreinte à un seul côté
d'elle-même (les droits de l'individu) est devenue comme un acide rongeant
le récipient (le civisme national) qui a été sa matrice.
, ainsi s'exalte-t-elle d'avoir quitté son port d'attache pour conquérir
de nouveaux territoires (le sanspapiérisme, le sansfrontiérisme).
Cette démocratie ne ressemble-t-elle pas la colombe de Kant imaginant que
sans la résistance de l'air elle volerait plus vite et plus loin. Autre
image, cette démocratie-là, comme un feu de forêt, conquiert
sans cesse de nouveaux terrains, mais, à l'arrière, n'est-ce pas
la désolation, la ruine de ce qu'on croyait acquis ?
Tous les pays
ne sont pas atteints également par cette crise de la volonté collective,
la France l'est plus que d'autres parce qu'elle est par excellence une nation
politique, parce que c'est la citoyenneté qui a été chez
nous la substance du lien social, tel que redéfini au XIXème siècle.
Ailleurs, dans les pays protestants en particulier, un fond communautaire pré-démocratique
limite les effets de la crise de moyens et de légitimité qui affecte
l'Etat-nation affronté à une mondialisation que l'Europe répercute
au lieu d'y répondre. Ne disposant pas de telles ressources, l'Etat français
doit au contraire non se replier mais chercher son salut dans la politique, rénover
profondément son modèle. Le point nodal, c'est la crise de la
solidarité. On sait que l'éthique solidariste, théorisée
par Léon Bourgeois, a servi sous la IIIème République de
réponse aux pulsions radicales, utopiques, violentes qui par trois fois
(1793, 1848, 1871) avaient accompagné l'établissement de la démocratie.
Programme lentement mis en œuvre, le solidarisme proposait une solidarité
de type assurancielle : je paie pour les malades, les vieux, les chômeurs...
à charge de revanche. Une telle réciprocité suppose une communauté
politique suffisamment unie et homogène pour que chacun s'imagine dans
la situation de ceux qui profitent de ses cotisations, pour cette raison, la solidarité
sociale est restée longtemps interne au salariat. Ce préalable,
l'existence d'un groupe de référence relativement homogène,
n'est plus satisfait quand les effets de la mondialisation font apparaître
ce qui était auparavant dissimulé, que certains individus ou certaines
catégories sont de mauvais risques avec lesquels on n'a pas intérêt
à s'associer, comme les moindres statistiques le montrent. Chacun est alors
tenté de reprendre ses billes, mentalement et pratiquement.
La crise
actuelle de la solidarité exige je crois, que nous franchissions un seuil
moral, celui qui sépare la solidarité de la fraternité. Le
solidarisme en effet a essayé d'inscrire dans le droit positif la fraternité
intégrée en 1848 à la devise républicaine. Il est
en ce sens inséparable d'une polémique alors vive contre la charité
: quel progrès de faire un droit de l'aide auparavant dépendante
de la bonne volonté d'autrui ! C'est cette prétention qui est en
échec. Ce qui faisait sa force, son réalisme, le fait de mettre
en forme l'intérêt bien compris, de mettre en pratique la croyance
à une certaine égalité devant les aléas de la vie,
cela s'est évanoui ou érodé. L'instabilité économique
y est pour beaucoup, mais l'extension qu'on a donnée à un système
fondé au départ sur les cotisations liées au salaire a contribué
également à le fragiliser. Extension double : d'une part on a voulu
couvrir de plus en plus de risques et, de plus, surtout depuis qu'un chômage
endémique a disloqué le salariat, on a essayé de rattacher
directement la solidarité à la citoyenneté. C'est l'échec
de cette extension et de ce transfert que nous vivons. Cet échec n'a pas
pour seule cause la paupérisation des Etats, il tient plus profondément
à l'oubli qu'il y a un hiatus entre le droit et la morale. L'utopie (qui
n'est pas sans rapport avec 68) où s'est égarée notre république,
et en particulier la gauche, est que tout ce dont un homme a besoin, il doit pouvoir
l'obtenir, l'exiger de l'Etat démocratique. Chacun sait pourtant qu'il
n'en est rien, que des besoins essentiels, comme celui d'être aimé,
considéré, choisi ne peuvent par principe (parce qu'il s'agit d'être
choisi, élu, et non traité comme les autres) donner lieu à
un droit. Même dans le domaine social, la nécessité "
d'accompagner " ceux que la vie a brisés pour qu'ils reprennent pied
montre que la dimension interpersonnelle, donc morale, de la vie collective n'est
pas un reste insignifiant. A vouloir ignorer la nature de la crise de l'Etat
redistributeur, sa base morale, on renforce des processus négatifs dont
la conjonctions a des effets socialement et politiquement destructeurs :
1°
L'installation dans une position d'irresponsabilité non seulement de ceux
qui réclament aides, droits, prestations mais aussi de la part des moralistes
professionnels qui stigmatisent l'Etat et la société, au nom d'un
droit abstrait, dont la mise en œuvre est ressentie comme impérative, réduisant
pour leur part l'exigence morale à la puissance d'accuser.
2°
La culpabilisation de l'Etat, à quoi le parlement prête la main en
promulguant des lois pleines des promesses générales et de bonnes
intentions au lieu de définir des politiques. Ce qui contribue à
la désorganisation et à la démoralisation de la fonction
publique. 3°La crise du militantisme politique. Celui-ci avait trois dimensions
: la lutte d'idées autour de programmes, l'implication dans le tissus social,
le choix des candidats. Seule la dernière activité subsiste. Le
développement d'une culture de la fraternité redonnerait une assise
intellectuelle, morale et sociale à un militantisme nostalgique ou déconsidéré.
Imaginons par exemple ce que pourrait avoir comme effet la formation de comités
de fraternité dans toutes les communes.
Parti d'une analyse de l'indépassable
marasme européen, je suis arrivé à évoquer une possible
culture de la fraternité comme remède à la crise politique
nationale. Entre les deux niveaux, il y a plusieurs liens. L'installation d'une
Europe sans perspectives est un effet de la crise des Etats nationaux assistant
passifs au rétrécissement ou au démantèlement d'un
espace de solidarité dont la sauvegarde était une de leurs responsabilités
principales. Défaillants quant à leur tâche propre, les Etats
sont incapables de reprendre la main dans l'Union européenne. De ce rapport
négatif entre une Europe sans politique, vouée au droit et au marché,
la France est un exemple éminent. D'une part le besoin de franchir un seuil
dans l'éthique politique y est plus urgent qu'ailleurs, d'autre part la
dévaluation de la volonté politique en Europe a chez nous des effets
particulièrement néfastes.
Ce dont il s'agit c'est en somme
de savoir si nous serons capables d'un énoncé fort sur notre avenir.
Dans la bataille autour de l'orientation de la mondialisation, l'avenir est le
" plateau de Pratzen " (allusion à Austerlitz) dont l'occupation
déterminera l'issue de la bataille. Ni le droit (centré sur la règle
prédéfinie et le fait accompli), ni le marché qui ne connaît
que le présent ne peuvent qualifier l'avenir, à la différence
de la morale et de la politique qui sont des moyens pour l'humanité de
se projeter en avant. Deux mots encore sur cette culture de la fraternité
qui pourrait (devrait) devenir notre horizon politique.
D'abord, ce dont
il s'agit c'est de la reviviscence de la laïcité. Celle-ci en effet
n'est pas seulement la mise à l'écart des pouvoirs religieux, c'est
aussi et même surtout, la reprise par la République de certains éléments
d'un idéal moral précédemment porté par le christianisme.
C'est là le sens de l'apparition dans notre devise après deux termes
essentiellement juridiques d'un mot d'ordre moral. En réduisant la fraternité
à la solidarité et la laïcité aux lois sur l'exercice,
c'est une articulation essentielle de notre histoire que l'on a méconnue
: le mouvement par lequel on confie au peuple (laïos) ce que les clercs s'appropriaient.
Ensuite,
ce dont il s'agit au fond actuellement, c'est de donner un sens à cette
étape nouvelle de l'histoire de l'humanité qu'est la mondialisation.
Quelles propositions de sens sont donc aujourd'hui disponibles ? Un droit de l'hommisme
inopérant et souvent hypocrite ; Un mercantilisme cynique et destructeur
qui pousse l'inégalité vers les sommets. Un écologisme qui,
au-delà d'avertissements justifiés, n'a pour mot d'ordre que celui,
négatif et même mortifère, de limitation. Fraternisation offre
au contraire un sens plus profond et plus ouvert, c'est le seul qui en appelle
à la créativité politique, à des actions collectives,
qui indique aux peuples qu'on a besoin d'eux, non seulement pour le folklore mais
aussi comme acteurs, parce que l'histoire n'est pas finie, parce que la combinaison
du marché et des droits individuels n'est pas le plus grand idéal
à quoi l'humanité puisse aspirer. |