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Par
Bernard Cassen, président d'honneur d'Attac
Selon
les grands médias, adeptes, comme les marchés financiers, de la
prédiction créatrice (la fameuse self-fulfilling prophecy), ce que
l'on appelle le mouvement altermondialiste serait entré dans une période
de basses eaux. Pour se faire une opinion raisonnée sur la question, encore
faudrait-il savoir ce qu'est exactement ce mouvement, quels étaient ses
objectifs, quels sont ceux qu'il a atteints, et surtout comment il s'insère
dans des contextes politiques nouveaux. Des contextes qu'il a d'ailleurs lui-même
contribué à façonner. Le
terme altermondialiste est d'apparition récente, et il ne se traduit littéralement
que dans les langues romanes. Ainsi, il n'en existe pas de version anglaise unanimement
acceptée. Disons - c'est une lapalissade - qu'il désigne les individus,
les mouvements et les organisations qui contestent une, plusieurs ou toutes les
dimensions de l'ordre existant, celui du capitalisme néolibéral,
et qui aspirent à un monde " autre ". Le slogan " Un autre
monde est possible ", certains s'en souviennent, est le titre d'un article
du Monde diplomatique de mai 1998, repris ensuite par Attac puis, aux quatre coins
de la planète, à partir de celui de Porto Alegre en janvier 2001,
par les Forums sociaux mondiaux, et ensuite par leurs déclinaisons continentales,
nationales, voire locales. On a ainsi progressivement assisté, au début
des années 2000, à un passage de l' " anti " à
l'" alter ", du refus (l'anti-mondialisation) à la proposition. Le
mouvement altermondialiste est une nébuleuse d'organisations, de réseaux
et parfois de simples sites Internet intervenant du local au global, mais sans
aucune structuration, sauf pour des actions ponctuelles. Ses moments de visibilité
publique sont les Forums sociaux et les grandes manifestations de rue (contre
le FMI, l'OMC, le G-8, l'Union européenne, etc.). Une organisation peut
y consacrer 100 % de son activité - c'est le cas de la cinquantaine d'Attac
du monde entier - ou, avec toutes les situations intermédiaires, seulement
un ou deux pour cent. C'est le cas de la très grande majorité de
celles qui y participent à travers le prisme de leur raison d'être
initiale : défense des salariés pour les syndicats, combats pour
la survie de la planète pour les écologistes, prise en compte des
urgences du Sud pour les organisations de solidarité internationale, défense
des droits des femmes pour les mouvements féministes… Le
mouvement fonctionne comme une sorte de rame de métro en forme de bibliothèque
itinérante d'analyses, de coordinations de luttes et de propositions :
certains y sont présents de la tête de ligne au terminus, et acceptent
presque tout le corpus réparti dans les différents wagons ; d'autres
montent à une station, s'attardent dans un seul wagon, et descendent à
une des stations suivantes. Tout le monde aura cependant fait un petit bout de
chemin dans la rame en mouvement et pourra se déclarer altermondialiste.
Il y a aussi quelques opportunistes qui profitent de la notoriété,
notamment médiatique, de tel ou tel wagon pour s'y faire voir et apparaître
sur la photo, à l'occasion des Forums sociaux en particulier, alors qu'ils
n'ont pas grand chose à y faire. On
comprend, dans ces conditions, que le mouvement, s'il est en gros d'accord sur
quelques axes de résistance au néolibéralisme (par exemple
la contestation de l'emprise de la finance globalisée) soit structurellement
dans l'incapacité de formuler des propositions communes sur la majorité
des autres sujets. Tout simplement parce que cela impliquerait que les organisations
participantes sortent de leur domaine de compétence et de légitimité,
même élargi, pour prendre également à leur compte les
revendications d'autres organisations qui sont à cent lieues des leurs,
quand elles ne leur sont pas opposées sur d'autres questions. Ainsi
à Seattle en 1999, à l'occasion de la conférence ministérielle
de l'OMC qui suscita la première grande apparition médiatique du
mouvement (qui ne se définissait pas alors comme tel), on avait pu voir
au coude à coude les syndicalistes américains de l'AFL-CIO exigeant
des clauses sociales dans les accords commerciaux internationaux, et des défenseurs
des tortues de mer décimées par la pêche industrielle. Il
fallait vraiment un rassemblement contre l'OMC pour les faire se rencontrer. Pour
ne parler que de la France, à part au collège des fondateurs d'Attac
et dans les Forums sociaux européens (et encore…), dans quel lieu des responsables
nationaux des Amis de la Terre, d'Artisans du monde, de la CGT et de la FSU ont-ils
des occasions permanentes de se retrouver ? Un
point très positif des manifestations, des Forums et des collectifs divers
est qu'ils constituent autant d'occasions, pour une organisation donnée,
de comprendre un peu mieux la logique des autres, sans pourtant la faire sienne.
Il en subsistera toujours quelque chose pour l'avenir. Aucune organisation ne
sort de ces rencontres exactement comme elle y est entrée. Et ensuite la
queue de l'animal peut progressivement faire bouger sa tête, faire remonter
vers les instances de direction quelques éléments d'une culture
commune qui s'est tissée. Cela en particulier grâce aux liens humains
qui se nouent, notamment entre permanents associatifs et syndicaux qui finissent
par tenir un discours commun, pour certains à la limite de leur mandat
implicite ou explicite, et apparaître interchangeables. Ainsi,
aux tribunes des Forums sociaux européens, et pour ne parler que des Français
(pratiquement toujours les mêmes), un observateur extérieur, disons
un Danois ou un Polonais, ne voit aucune différence entre le discours de
la CGT, de la FSU, de Solidaires, de la Ligue des droits de l'homme ou du CRID.
On peut sourire de cette " alter-jetset " de permanents qui a pris ses
habitudes et qui a visiblement plaisir à se retrouver d'un pays à
l'autre - on ne l'envie pas, tant les discussions sont souvent oiseuses-, mais
on peut aussi espérer qu'elle préfigure des convergences de "
sommet " pouvant mobiliser l'ensemble des organisations et pas seulement
leurs délégués. On n'en est cependant pas là, il s'en
faut de beaucoup… Le
premier succès de l'altermondialisme est sans aucun doute d'avoir permis
de tels rapprochements, du niveau national au niveau international, et d'avoir
ainsi fait émerger un lexique commun mondial pour caractériser les
ravages de la mondialisation libérale. Un lexique que chaque organisation
incorpore ensuite à son discours interne, créant un effet rhétorique
de masse. Il y a tant de mouvements qui, à l'exemple de Monsieur Jourdain,
faisaient de l'altermondialisme sans le savoir… Cela explique en partie pourquoi,
en France, quelques grandes revendications du mouvement (taxation de la spéculation,
suppression des paradis fiscaux, rejet des OGM, entre autres) sont largement majoritaires
dans l'opinion, si l'on en croit les sondages. Plus
généralement, ce sont les fondements des politiques néolibérales
qui ont progressivement été déconstruits par le mouvement.
Au point que cette déconstruction est partiellement ou occasionnellement
reprise par une large partie de l'arc politique qui a l'œil rivé sur les
enquêtes d'opinion. Si, en 2005, la campagne contre le traité constitutionnel
a été victorieuse, c'est, notamment parce qu'elle s'est transformée
en un référendum non pas " pour ou contre l'Europe " -
alternative absurde dans laquelle les tenants du " oui " voulaient enfermer
les citoyens -, mais bel et bien pour ou contre le néolibéralisme.
Après un tel succès, peut-on dire que l'altermondialisme serait
sur le recul ? Qui
pourrait le croire quand on examine ce qui se passe en Amérique latine,
continent où se sont tenus cinq Forums sociaux mondiaux (quatre à
Porto Alegre, un à Caracas) ? Aussi bien en Bolivie, où Evo Morales
a été élu à la présidence, qu'au Venezuela
où Hugo Chavez a gagné toutes les élections depuis 1998,
les grands thèmes du mouvement sont intégrés aux programmes
gouvernementaux. Et c'est en particulier à la lumière de ces expériences
que se pose une question à laquelle le mouvement est dans l'incapacité
de fournir une réponse commune : celle du débouché concret
de ses actions, donc celle du rapport au politique. Pour
toutes les composantes de l'altermondialisme, les Forums sociaux doivent sans
aucun doute continuer à être ce qu'ils sont depuis 2001 : des espaces
de débats et de recherche de convergences entre acteurs sociaux et citoyens
de plus en plus divers, notamment sur le plan géographique, et surtout
d'élaboration de propositions. L'accord s'arrête là. Pour
certains, en effet, il faut continuer à produire des propositions à
jet continu, mais ne pas aller plus loin, en particulier en les organisant dans
ce qui pourrait ressembler à un programme politique, fût-il mondial.
Cette démarche renvoie à une idéologie libertaire diffuse,
mais très présente dans de nombreuses organisations. Elle a été
théorisée, notamment, par John Holloway dans un ouvrage au titre
explicite : Comment changer la société sans prendre le pouvoir (Syllepse,
Paris, 2003). Le mot pouvoir est d'ailleurs absent du vocabulaire de nombre de
ces acteurs, sauf pour être fustigé, très souvent en réaction
aux dérives totalitaires des Etats-parti. En revanche, le contre-pouvoir,
et la désobéissance civique en particulier, apparaissent comme des
leviers privilégiés du changement. Pour
d'autres composantes du mouvement, et surtout pour un grand nombre de citoyens,
le mot pouvoir n'est pas tabou. Certes, l'expérience du passé aidant
(Mitterrand, Lula), ils ne se font aucune illusion sur la capacité et même
la volonté de changer les choses en profondeur d'un gouvernement, même
initialement bien intentionné, s'il n'est pas aiguillonné en permanence
par les luttes sociales. Mais ils ne considèrent pas pour autant que la
politique est par essence un domaine dans lequel on ne peut que se salir les mains.
Les
mouvements sociaux et citoyens peuvent dialoguer avec le politique, agir sur lui,
tout en restant hors de la sphère électorale. Comment ? Par les
mobilisations évidemment, mais aussi par la production régulièrement
actualisée de socles de propositions, faisant à la fois sens et
projet, mis en discussion dans la société. Au niveau international,
dix-neuf participants réguliers aux Forums sociaux, originaires d'une quinzaine
de pays (dont l'auteur de ces lignes), avaient pris l'initiative d'élaborer
un socle de 12 propositions structurantes pour un autre monde possible, présenté
à Porto Alegre le 29 janvier 2005. Ce texte, intitulé " Manifeste
de Porto Alegre " a été publié dans le n° 84 ("
En lutte ! ") de Manière de voir, publication bimestrielle du Monde
diplomatique. C'est
à un exercice beaucoup plus collectif, mais limité à la France,
que se consacre Attac avec la publication et la diffusion d'un Manifeste des alternatives
aux politiques néolibérales mis en discussion dans le pays dans
la perspective des élections de 2007. Sans que, pour autant, Attac présente
ou soutienne quelque candidat ou parti que ce soit. C'est
l'élargissement de la prise de conscience des citoyens, à travers
des actions d'éducation populaire, de " conscientisation ", qui
peut contribuer à la formation d'un terreau de plus en plus réfractaire
au néolibéralisme et influencer les décideurs. En dernière
instance n'est-ce pas sur la conquête et le verrouillage des esprits que
repose l'hégémonie libérale ? De ce point de vue, la critique
du système médiatique, acteur économique et vecteur idéologique
de cette hégémonie, est une absolue priorité. Un peu partout
dans le monde, et tout particulièrement en France, elle a trop longtemps
été freinée par des organisations, notamment syndicales,
qui croyaient naïvement qu'il fallait ménager leurs " amis ",
susceptibles de faire de " bons papiers " sur elles dans tel ou tel
organe de presse. Comme si c'étaient ces " amis " qui décidaient
de la ligne éditoriale ! Il faut accepter, et même se féliciter
que les combats de l'altermondialisme ne soient pas populaires dans les médias
dominants. S'ils l'étaient, nous aurions des raisons de nous interroger
sur le potentiel de transformation sociale de leur contenu… |