Le
Kosovo est désormais indépendant, il s’est proclamé tel de
manière unilatérale, mais en étant presque immédiatement
reconnu par les Etats-Unis et une vingtaine de pays membres de l’Union européenne,
dont la France en première position.
Dans
l’euphorie médiatique générale qui a prévalu autour
du 17 février, tout entière construite autour de la légitimité
du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de l’avenir radieux
qui attendait le nouvel Etat, déjà demandeur de son entrée
dans l’Union européenne, on a oublié quelques principes majeurs
du droit international et, aussi, du bon sens. Rappelons-les. Tout
d’abord, et quoi qu’en dise Bruxelles, cette déclaration unilatérale
d’indépendance est une remise en cause du principe de l’intangibilité
des frontières, qui a permis de gérer sans crise majeure la décomposition
de l’ancien bloc soviétique. Le remettre en cause, c’est ouvrir une boîte
de Pandore gigantesque, dans tous les pays ethniquement composites des Balkans,
d’Europe et du monde : le très atlantiste président roumain Traian
Basescu ne s’y est pas trompé, qui a refusé de reconnaître
le Kosovo, en raison de l’irrédentisme de la minorité hongroise.
Ensuite,
l’effet déstabilisateur de l’accession du Kosovo au rang d’Etat tient au
fait qu’il s’est séparé de la Serbie sur une base ethnique : c’est
évidemment la majorité albanaise qui a porté la revendication
indépendantiste. Or si chaque groupe ethnico-linguistique choisit de redessiner
la carte de l’Europe, les tensions et les conflits risquent de se multiplier :
la Hongrie des « 64 comtés », que veulent reformer les ultranationalistes
hongrois, va de l’Ukraine à l’Adriatique, et la « Grande Albanie
» engloberait une bonne moitié de la Macédoine ! L’Europe
des ethnies est un danger, parce qu’elle signifie renoncer à ce que des
individus d’origine différente, de religion différente puissent
vivre ensemble sur un même territoire, par un pacte auquel ils adhèrent
volontairement, et qui repose sur des valeurs citoyennes. La soutenir signifie
aussi ignorer la situation des nombreuses familles ethniquement « mixtes
» et des minorités sans Etat, en l’espèce, dans les Balkans,
principalement les Roms. Egalement,
l’honnêteté intellectuelle minimum impose de dire que si le Kosovo
est une province majoritairement peuplée d’Albanais, les Serbes y sont
présents depuis le XIe siècle, de sorte qu’on ne peut, d’un revers
de la main, écarter leur sentiment d’y être aussi chez eux : on ne
fonde pas une légitimité étatique sur le droit du dernier
arrivant, pas plus que sur celui du premier. Il faut également ne pas avoir
d’illusions sur la volonté du nouvel Etat de s’arrimer à l’Union
européenne, et qui serait prouvée entre autres par l’adoption d’un
drapeau quasi copie conforme de celui de l’Union, alors que dans les rues de Pristina,
la foule défilait derrière... le drapeau rouge à aigle noir
bicéphale, celui de l’Albanie. Il faut aussi réaliser que le Kosovo
veut l’adhésion à l’Union européenne parce qu’elle est censée
amener la prospérité économique, mais que pour la sécurité
et les alliances stratégiques, il n’a pas choisi l’Europe, mais le parapluie
de l’Otan et des Etats-Unis. Le
droit international est bafoué. D’ores et déjà, la Russie
affirme clairement son soutien ferme à la Serbie, ce qui est dans l’ordre
des choses et engendre une forte tension dans toute l’Europe. Jusqu’où
cette politique ira-t-elle ? Ce qui a été fait est lourd de menaces,
c’est une bombe à retardement qui amorce une tragédie au début
du nouveau siècle. |