Par Jean-Pierre Chevènement ancien ministre,
président d'honneur du MRCUn
malentendu historique originel pèse sur l'actuelle politique économique
de la zone euro. La France a cru s'approprier avec l'euro la puissance du mark
allemand, mais, en fait, c'est l'Allemagne - en l'occurrence Helmut Kohl et le
président de la Bundesbank de 1988 à 1991, Karl Otto Pöhl -
qui a imposé ses conditions à la France : indépendance de
la Banque centrale, critères de convergence astreignants, prolongés
par le pacte de stabilité conclu à Amsterdam en 1997. Le
modèle allemand - lutte exclusive contre l'inflation, indifférence
au taux de change - a mis la croissance européenne en berne depuis 1991
et a fait de l'Europe le spectateur impuissant de son déclin économique.
Certes l'Allemagne peut aujourd'hui se targuer d'un excédent commercial
de 200 milliards d'euros en 2007, mais celui-ci est la contrepartie d'une compression
des coûts salariaux et de la demande interne depuis sept ans, qui entraîne
chez elle une croissance encore plus faible que chez ses partenaires de la zone
euro. La politique économique allemande n'offre pas seulement l'exemple
d'une stratégie non coopérative en Europe. Elle constitue pour l'Allemagne
même un choix malthusien, privilégiant les intérêts
des rentiers et du capital financier sur ceux du monde du travail et sur la croissance.
Que
faire face à la récession qui s'étend inexorablement ? Le
pacte de stabilité fonctionne à contre-emploi, et la Banque centrale
européenne refuse de baisser ses taux. A peu près tous les responsables
politiques en France, de gauche ou de droite, ont réclamé depuis
des années un gouvernement économique de la zone euro (1), voire
un changement des statuts de la Banque centrale, des pouvoirs réels donnés
à l'Eurogroupe [ministres de l'Economie des pays de la zone euro, ndlr]
pour lutter contre l'appréciation du change, la non-prise en compte dans
le calcul des déficits budgétaires des dépenses publiques
consacrées à la recherche, etc. La ratification du traité
de Lisbonne semble avoir enterré ces velléités de réforme.
La
France et l'Europe restent tétanisées face à la fuite en
avant du système étatsunien : surendettement intérieur et
extérieur, chute du dollar, enlisement au Moyen-Orient. Nos réflexes
sont d'un autre temps : celui où les épargnants allemands grugés
par la spoliation originelle de 1948 assignaient la défense de l'épargne
comme seul objectif à la Bundesbank. La Banque centrale européenne
maintient dans un contexte entièrement nouveau les priorités de
la «Buba». L'économie française étouffe d'avoir
importé un modèle qui ne convient ni à sa démographie
ni à son industrie… Deux facteurs peuvent cependant conduire à l'avènement
d'un véritable gouvernement économique de la zone euro : la pression
des Etats-Unis en vue de provoquer une relance européenne, à travers
l'acceptation de déficits accrus, et le basculement prévisible des
mentalités outre-Rhin. Les syndicats allemands en effet supportent de plus
en plus mal la cure d'austérité qui leur a été imposée
depuis sept ans. Avec le ralentissement économique, le commerce extérieur
allemand, selon la fédération du patronat allemand, cessera de contribuer
en 2008 à la croissance. Comment enfin ne pas voir que le surgissement
au-dessus de la barre fatidique de 5 % des voix d'un nouveau parti à gauche
de l'échiquier politique allemand - die Linke - peut peser de manière
déterminante dans le sens d'une réorientation keynésienne
de la politique économique ? Le SPD sera obligé de tenir compte
de ce nouveau partenaire, et c'est tout l'axe de la politique allemande qui peut
se déplacer dans les années qui viennent. La levée du malentendu
originel sur l'euro ouvrirait un nouvel horizon à la coopération
franco-allemande. La zone euro pourrait alors jouer le rôle d'un espace
keynésien. Ce serait l'intérêt de l'Europe, mais aussi des
Etats-Unis et du reste du monde. ---------
(1) Un colloque a été organisé à ce sujet par
la Fondation Res Publica le 18 février à Paris. www.fondation-res-publica.org
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