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DUNKERQUE-SAINT
POL SUR MER Par
Claude NICOLET, Secrétaire national aux Relations Internationales. A
Je ne peux aborder ici que quelques points en essayant de placer ma réflexion
dans une globalité et en reprécisant quelques notions, car le sujet
est gigantesque. Je vais modestement tenter d'aller à l'essentiel et si
vous m'y autoriser, d'articuler mon propos en deux grandes parties. La première
concernant une tentative de réflexion sur ce qu'on entend par " mondialisation
" et des conséquences que cela entraine. Dans un deuxième temps
je m'appuierai sur l'exemple que nous donne l'actualité, avec la crise
qui secoue actuellement les marchés financiers suite à l'effondrement
d'un certain nombre de valeurs et de placements à très hauts risques
et à fortes volatilités, notamment dans l'immobilier, pour tenter
d'illustrer ma réflexion.
Première partie La question
de la mondialisation ou des mondialisations, de sa nature, des formes qu'elle
prend, de sa réalité, de sa perception est une question de fonds.
Pourquoi ? Parce qu'elle est essentiellement politique.
Nous avons toujours
pensé " qu'un peu d'internationalisme éloignait de la patrie
et que beaucoup y ramenait ". Certes je ne confonds pas l'internationalisme
avec la mondialisation, je veux simplement dire que nous avons toujours pris le
soin de relier politiquement la France avec le monde car la France et surtout
la République sont pour nous, des idées politiques avant tout.
Or
aujourd'hui c'est là que tout se joue. La lutte pour la Justice, la Liberté,
la démocratie et l'égalité est loin d'être terminée
et les formes que prennent les combats pour la transformation sociale et l'émancipation
des Peuples sont nombreuses. Je pense notamment à ce qui se passe sur le
continent Sud américain. Au Brésil, en Bolivie, au Venezuela pour
ne citer que ceux là. Ce qui indique également que des politiques
publiques de grandes ampleurs, s'appuyant sur des nationalisations et des investissements
massifs dans le domaine social ont conservé toutes leur légitimité.
Certes les situations sont différentes mais la réalité est
là. Toute une partie d'un continent pose la question de l'appropriation
collective des moyens de production et du contrôle des richesses notamment
énergétiques, au nom de l'intérêt général
et de l'affranchissement du " consensus de Washington " porté
par le FMI et la Banque Mondiale. Nous
avons toujours manifesté sur ces sujets une certaines indépendance
d'esprit. Par exemple nous avons refusé le carcan idéologique "
européiste ". Non pas l'idée européenne au sens de la
fraternité entre les Peuples européens, mais nous avons maintenu
vivante dans la gauche française, l'idée que la souveraineté
nationale et populaire était l'un des grands acquis de la philosophie politique
et qu'elle était l'une des conditions de la Liberté des Peuples.
Or, ce point de la Liberté des Peuples, pour celles et ceux qui se réclament
de la gauche est centrale, elle est même consubstantielle à notre
vision du monde parce qu'elle pose la question des conditions et de l'organisation
possible du monde pour le rendre plus juste et plus libre. C'est en réalité
de la condition humaine dont il est question.
Vient immédiatement
après la question de l'Etat que je distingue de la souveraineté
populaire et qui ont été tout le renversement copernicien et le
grand progrès opéré par la Révolution française.
La souveraineté de l'Etat c'est autre chose. C'est l'un des points qu'il
faut sans cesse rappeler et qui est l'objet de nombreuses confusions voire de
pièges qui nous sont tendus.
Souvent pour obscurcir le débat,
les deux notions sont confondues. La seule souveraineté des Etats est insuffisante
du point de vue de la liberté, même si c'est une condition nécessaire.
La souveraineté des Etats et l'ordre peuvent merveilleusement bien s'appuyer
l'un sur l'autre pour être les meilleurs instruments de la dictature. Car
si on peut avoir de l'ordre sans liberté en revanche on ne peut avoir de
liberté sans ordre c'est-à-dire s'appuyant, définissant et
protégeant les conditions de la liberté, de la justice, du progrès
social, de l'émancipation des Hommes et des Peuples, cela sous entend dès
lors la citoyenneté pour chacun comme condition de son existence politique
et de la définition de celle ci. Car la liberté sans ordre n'a pour
résultat que le règne de la loi du plus fort, ce qui entraine la
fin de la liberté. Dans une certaine mesure c'est ce qui se passe dans
le cadre de la mondialisation financière.
Or si l'Etat peut être
l'outil de la répression des hommes il peut aussi être celui de leur
émancipation quand le droit devient la norme et que ce droit est collectivement
défini et accepté et qu'il s'incarne dans la loi, que l'Etat devient
le détenteur légitime de la force et qu'il est responsable devant
le peuple.
C'était là, en partie, le pari de Robespierre
quand il a tenté de lier les éléments les plus populaires
du mouvement révolutionnaire. La Révolution n'avait de sens selon
lui que si elle s'adressait et si elle était le produit de tous et non
si elle n'était que la traduction d'un basculement historique de l'ancienne
aristocratie en direction de la bourgeoisie d'affaires, qu'on peut traduire par
" Il faut que tout change pour que rien ne change " et ça se
termine par " nous avons une bonne armée ", comme l'a écrit
Lampedusa. Cela pose automatiquement la question de la Nation, de sa définition
et de son fonctionnement. Ce fut tout le sens de la tentative de la synthèse
jaurésienne.
Ce travail en réalité doit être
repris et approfondi par la gauche française qui ne trouvera pas de refuge
hors de la Nation et ne pourra se régénérer ailleurs qu'aux
sources de la République comme arme de combat pour le progrès social
et l'égalité républicaine, notion jamais satisfaite.
Il
est donc vain selon moi d'essayer de renvoyer l'Etat et la Nation aux abonnés
absents. Penser que le droit peut être désincarné, qu'il peut,
quasiment de façon métaphysique s'affranchir de l'Etat qui lui en
est l'incarnation au service du citoyen, pour n'exister qu'en soi, est une grave
erreur d'analyse. L'espace public est tout sauf un état de nature. C'est
ce que nous propose un homme comme Jünger Habermas avec la notion de "
patriotisme constitutionnel ". Le droit ne s'incarne que dans des réalités.
C'est
aussi l'erreur, je pense d'un philosophe comme Antonio Negri avec la théorie
de " la multitude ". Le nouveau prolétariat cognitif remplacerait
la vieille classe ouvrière et ne voudrait plus qu'on lui enlève
le produit de son travail. Certes, mais la vieille classe ouvrière ne le
souhaitez pas non plus et le nouveau prolétariat cognitif n'en reste pas
moins un prolétariat qui n'a que sa force de travail pour vivre dans un
univers encore plus précaire que celui du temps du capitalisme patrimonial.
Car s'il n'est plus en concurrence avec l'ouvrier de l'usine d'à côté,
il l'est avec l'informaticien indien ou le salarié d'un call center au
Sénégal ou au Vietnam. Et dans le cas présent, à la
concurrence salariale s'ajoute la concurrence territoriale. A la question d'Antonio
Negri (Le Monde 13 juillet 2007) : " Je me demande si le capitalisme existe
encore, aujourd'hui, et si la grande transformation que nous vivons n'est pas
une transition extrêmement puissante vers une société plus
libre, plus démocratique ? ", je réponds " ça dépends
pour qui ". Car en dernier ressort, qui garanti l'exercice de la pratique
démocratique ? On le sait tous, ce n'est pas les marchés financiers
qui le feront, or pour mettre en place des structures de régulations et
de contrôle avec des fonctions redistributives et coercitives même
au niveau international (ce qu'il faudra mettre en place) cela ne peut se faire
que sur l'organisation d'un espace public politiquement organisé. L'un
des grands chantiers intellectuel de la gauche est là. Car en fait, la
précarisation du travail et la masse salariale deviennent les seules variables
d'ajustement. Il faut être aveugle ou ne pas connaître la réalité
des chiffres pour ne pas constater la perpétuelle progression de la pauvreté
notamment dans notre pays. Je renvoie au livre de Jacques Cotta : " Sept
millions de travailleurs pauvres. "
Pourquoi cette réflexion
et ce détour ? Parce que la mondialisation dite libérale, combat
ce model et pose même selon moi la question de la nature de la démocratie
et plus encore de la République, voire de leurs existences. Pour une raison
simple : la mondialisation dans sa dimension financière actuellement à
l'œuvre peut s'accommoder de la démocratie comme elle peut s'en passer.
Il ne faut d'ailleurs pas négliger à ce sujet la portée des
lois portant atteinte aux libertés individuelles et collectives qui sont
votées au nom de la lutte contre le terrorisme. Le fameux " Patriot
Act " en est l'exemple. Mais aussi et surtout parce que de plus en plus d'entités
à caractère non démocratique acquiert des pouvoirs sans cesse
plus grands. Les marchés financiers, les grands fonds de pensions, les
fonds d'investissements ou les fonds spéculatifs, les paradis fiscaux échappant
à tous contrôle, l'organisation capitalistique des grandes multinationales,
le pouvoir de l'actionnariat sont autant de phénomènes se nourrissant
les uns des autres en créant ce que j'appelle le cyber-capitalisme. S'affranchissant
des contraintes territoriales, désincarnant toute vision patrimoniale de
l'économie, toute relation au temps, à l'histoire, à la culture,
à ce qui fonde l'épaisseur du temps et l'épaisseur du monde.
C'est en partie en réaction à cela qu'il faut chercher la
réponse à ce que d'aucun appellent un peu trop rapidement "
l'apparition de nouvelles crispations nationalistes ". Le retour des Nations
ne serait que le dernier avatar du " populisme ". Ceci étant,
il ne faut pas être naïf et je pense que nous avons une responsabilité
particulière dans la mesure où les chocs provoqués par la
mondialisation financière produisent des effets redoutables. Le nationalisme
est une réalité qui provoque des catastrophes, l'histoire l'a abondamment
prouvée. Mais la Nation, les Nations seront le socle qui nous permettra
de bâtir le projet alternatif dont nous aurons besoin en France. Il y a
cependant une certaine urgence à s'opposer à cette montée
des nationalismes pour leur opposer la nation comme espace de liberté,
d'affranchissement et d'épanouissement.
En revanche la République,
telle que nous l'entendons ne peut que combattre un pareil modèle. Parce
que la République est elle-même une idéologie de combat qui
porte en elle une incompatibilité évidente avec la mondialisation,
celle de l'égalité notamment sociale et pas seulement juridique
et donc porte en son sein une vision de l'universalisme. Elle affirme aussi très
clairement où est le pouvoir qui le détient et théoriquement
quels sont ses objectifs. Les derniers écrits d'Hubert Védrine sont
particulièrement intéressants à ce sujet.
Or ce point
est central, car il fixe l'ensemble des conflits que génère cette
lutte parce qu'il y a un lien entre la République et la philosophie en
particulier l'héritage des Lumières, et donc d'une certaine nécessaire
exigence et rigueur de la pensée même si je n'oublie pas que le libéralisme
est issu de cette période, libéralisme philosophique d'ailleurs
bien souvent trahit soit dit en passant. Or les signes de cette déconnection
sont de plus en plus évidents. Je prends simplement deux exemples : les
déclarations de Nicolas Sarkozy sur sa volonté de faire juger les
auteurs de crimes déclarés irresponsables et son discours lors de
la conférence des Ambassadeurs qu'il faut prendre le soin de lire dans
son intégralité et où il n'aborde les relations avec le Proche
et le Moyen Orient quasi exclusivement sous l'angle d'un affrontement entre "
l'Occident et l'Islam " dans lequel nos éventuels alliés seraient
les Etats musulmans " modérés ". Imaginons un seul instant
que l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye, l'Egypte, le Liban, l'Irak,
l'Indonésie, l'Iran, la Jordanie, le Liban, la Turquie, ne parlent de la
France, de l'Europe, de l'Occident qu'en terme d'Etats Chrétiens et d'Etats
Chrétiens modérés. Ce serait une régression sans nom.
Et bien c'est ce que nous faisons quand nous utilisons ce genre de formule, notamment
au plus haut niveau de l'Etat. On se place dès lors de plain pied dans
l'idéologie du " choc des civilisation " qui est dans une certaine
mesure l'inverse de la perspective républicaine, émancipatrice et
égalitaire. Ces enjeux sémantiques sont des enjeux de sens, de conception
du monde, ces enjeux sont profondément idéologiques. Car ce faisant
nous renvoyons des sociétés entières à des définitions
totalisantes en ne séparant pas le peuple de l'Etat, la société
du pouvoir et de ses dirigeants.
Les phénomènes que nous
appelons mondialisation ou globalisation doivent également être resitués
dans leur environnement historique. Pour aller vite, depuis la fin du Moyen Age
la planète ne cesse de se mondialiser. La dynamique des idées, de
la technologie et des échanges de toutes natures n'a cessé de produire
ses effets. La Renaissance, en reprenant la maîtrise de l'héritage
gréco-latin conservé, entretenu et développé précieusement
par la civilisation islamique après l'effondrement de l'empire romain d'Occident
et sur lequel elle s'était en partie appuyée pour connaître
son formidable développement, possèdes dès lors le substrat,
la masse critique politique, culturelle, philosophique, économique et spirituelle
pour mettre en place l'expansion qui sera celle de la civilisation occidentale.
L'idée de liberté fait son chemin, de manière difficile et
chaotique, dans l'Eglise et en dehors, dans les grandes controverses intellectuelles
qui agite l'Europe et ses structures sociales. Vient la fin de l'unité
spirituelle occidentale et apparaît la " déchirure de la tunique
sans couture de l'occident médiéval " comme l'a dit Henri Pirenne.
La fin d'un monde déjà. Alors qu'au même moment, l'Asie et
notamment la civilisation chinoise avait atteint un degré de civilisation
très performant, cette alliance des idées et de la technologie s'effectue
difficilement et entrave le développement du pays et l'enferme dans sa
vision d'Empire du Milieu, ce qui est en partie sa force aujourd'hui.
En
fait, la question n'est pas de savoir si nous sommes pour ou contre la mondialisation,
si nous sommes des " anti mondialistes ", des " altermondialistes
", des " anti libéraux " ou des anti capitalistes ",il
s'agit là d'un faux débat qui n'a pour résultat que de nous
engluer sur de fausses pistes de travail. Il est en effet très difficile
de se définir et de réunir les conditions d'un projet de transformation
sociale en le et en se définissant en opposition à quelque chose.
Même si avec celles et ceux qui se réclament de ces combats nous
avons des analyses à échanger.
La question est de savoir
si la mondialisation est une catégorie politique que nous pouvons appréhender
et bâtir une analyse qui nous permettra de tracer une perspective politique
de transformation sociale. Nombreux sont celles et ceux qui travaillent sur ces
questions et il faut suivre cela avec beaucoup d'attention. Car les enjeux sont
immenses et sont à l'échelle de la planète. Il nous faut
voir large. Plus que jamais il faut penser mondial.
Le réchauffement
climatique et la montée des eaux, les migrations au niveau mondial, l'exode
rural (rien qu'en Chine, environ 15 à 20 millions de paysans quittent leurs
terres pour aller grossir " l'immense armée de réserve "
comme aurait dit Marx de la main d'œuvre à bon marché, voire exploitée),
la question de la souveraineté alimentaire et agricole en lien direct avec
les OGM (dont le problème est selon moi très mal posé) et
la marchandisation du vivant et de la possession par quelques multinationales
des semis est un vrai problème politique et démocratique, l'accès
aux ressources énergétiques et à l'eau, l'accès aux
connaissances et à la recherche développement, le fonctionnement
des grandes industries du divertissement, de la communication, de l'audio visuelle
et de l'information. Voilà quelques uns des problèmes qui se posent.
Sur ces points seulement, peut attendre du marché et de la libre circulation
des capitaux, des réponses qui nous conviennent ?
Deuxième
partie Or, nous le savons bien, le cadre des rapports de forces politiques
au niveau de la planète reste celui des intérêts nationaux.
Il n'y a guère qu'en Europe (et encore pas partout) que l'on croit à
la fin des nations et de l'Etat. Ailleurs toutes les stratégies de puissance
sont adossées et en articulation étroite avec la puissance publique,
même aux Etats Unis d'Amérique. L'Inde, la Chine, le Brésil,
le Vietnam sont aux antipodes de cette idéologie post moderne. Il faut
donc s'interroger sur ce que produit la confrontation de ce cadre avec la mondialisation
et la nature de celle-ci. Je ne rappelle pas la phrase de François Mitterrand
: " La France est notre patrie, l'Europe est notre avenir " manière
de dire que la France est trop petite pour nous permettre de nous projeter et
de peser dans le monde à venir. Mais le problème de l'Europe et
du model qu'elle propose est que les Etats membres font du transfert de souveraineté
(en ce qui me concerne je ne suis pas hostile aux transferts de compétences)
sans que l'Union parvienne à le transformer en pouvoir démocratique.
Le peut-elle d'ailleurs ? La démocratie sans le citoyen est un exercice
difficile et le peuple européen tarde à montrer son existence. Autrement
dit, il y a destruction de pouvoir politique démocratique au profit d'un
pouvoir politique technocratique qui va de paire avec la financiarisation et la
marchandisation des rapports sociaux. La crise que traverse aujourd'hui le système
financier en est l'illustration est me permet d'illustrer ma tentative de démonstration.
Trois
évènements majeurs selon moi, même s'ils ne sont pas les seuls.
Les élections de Ronald Reagan aux Etats Unis d'Amérique et de Margaret
Thatcher en Grande Bretagne, la signature de l'Acte Unique européen en
1986 qui consacre la liberté de mouvement des capitaux avec la disparition
de la préférence communautaire dans le Traité de Maastricht
qui figurait dans la Traité de Rome de 1958. Puis 1989 avec la chute du
Mur de Berlin et l'annonce du " Nouvel Ordre mondial " par George Bush
père en justification de l'invasion de l'Irak en 1991 (entre 150 et 300
000 morts). Le contre modèle du communisme disparaissant, la synthèse
sociale démocrate se retrouvait seule face à la financiarisation
et à la mondialisation économique la justification historique de
son existence était également remise en cause. Mais je laisse le
soin à la table ronde suivante d'aborder plus profondément la question
européenne.
Ceci étant, il me paraît comme une évidence
de faire une comparaison entre la perte, la destruction de ce pouvoir démocratique
et la montée en puissance des pouvoirs de nature différente. Qu'ils
soient technocratiques, économiques, financiers ou criminels. Cela s'accompagne
par une brutalité croissante des rapports de forces et de l'ensemble des
relations. La conséquence directe c'est la destruction des codes sociaux
qui fondent le " vivre ensemble " et un accroissement des peurs pour
l'immense majorité de la population. Cette brutalité croissante,
notamment des marchés financiers dont la crise actuelle (qui n'est pas
terminée comme le dit Madame Lagarde) en est la dernière illustration,
n'est qu'un effet mécanique de ces phénomènes.
Il
faut bien se rendre compte qu'aujourd'hui, tout ou presque repose sur les épaules
du consommateur et des ménages américains.
En effet les taux
d'intérêts restant faibles dans l'ensemble, le déficit extérieur
américain évalué à plus de 800 milliards de dollars
par an est financé en grande partie par l'injection massive de monnaie
américaine qui reste la monnaie de référence internationale
dans le système financier. On estime que la masse de numéraire en
circulation progresserait de 18% par an, ce qui est colossal. En sous évaluant
artificiellement sa monnaie, le yuan, avec des taux d'intérêt extrêmement
bas, la Chine contribue en partie à favoriser ce phénomène.
Un certain nombre de bulles spéculatives sont donc apparues comme les matières
premières. Le pétrole dont l'envolée s'explique de deux raisons
essentiellement : la spéculation et la sécurité des approvisionnements.
La progression de l'indice des marchés boursiers des pays émergents
: plus 250% depuis 2003, le prix des entreprises pour valoriser l'action et le
capital des grands fonds d'investissement, et bien sûr l'immobilier.
L'immobilier
est en réalité tout autant volatil et sujet aux bulles spéculatives
sur les marchés que bon nombre d'autres valeurs. En moyenne, les prix mondiaux
ont très fortement augmentés. La valeur d'un logement a progressé
entre 1997 et 2006 de 100% aux Etats Unis d'Amérique, de 127% en France,
de 192% au Royaume Uni, de 252% en Irlande, de 327% en Afrique du Sud…De tel chiffres
ne peuvent que renforcer la ségrégation territoriale et rendre très
difficile des politiques d'aménagement du territoire portées par
les pouvoirs publics. Cette bulle est aujourd'hui mondiale.
Or l'immobilier
continue d'avoir pour la croissance mondiale un rôle essentiel même
dans l'économie d'aujourd'hui, notamment pour sa forte dimension psychologique.
La valeur d'un bien étant élevé, renforcera la confiance
des ménages et les incitera à consommer ce qui favorise la croissance.
Ce
système fonctionne à plein régime aux Etats Unis d'Amérique
avec l'aide des banques et de la facilité de crédit qu'elles accordent
notamment par le biais des crédits rechargeables, mais assortis d' "
une garantie immobilière ". La capacité d'emprunt est calculée
sur la valeur des biens avant que ceux-ci ne soient remboursés. Quand le
marché est orienté à la hausse c'est un puissant vecteur
de consommation. C'est toute l'industrie qui profite de la bulle immobilière.
Le résultat c'est que les ménages américains connaissent
un taux d'endettement de 140% de leurs revenus annuels. En cas de renversement
de tendance du marché, il est tout simplement impossible de procéder
aux remboursements des dettes, c'est exactement ce qui est en train de se produire.
Les menaces qui pèsent sur le système sont importantes.
Pour plusieurs raisons. Tout d'abord l'opacité des marchés notamment
liée aux manques de contrôle provoqué par la libéralisation
et les gigantesques déplacements de masses d'argents. La recherche de profits
immédiats à forts rendement déstabilise la marche des entreprises,
la durée moyenne de possession de titres n'est plus que de quelques mois.
De plus la masse des crédits n'est pas " titrisée ", c'est-à-dire
revendu en bourse par les banques par l'intermédiaire d'opérations
complexes de division des titres toujours revendables mais en paquets de plus
en plus risqués mais aussi de plus en plus rémunérateurs
et se sont notamment les fameux " hedge fund ", les fonds d'investissements
spéculatifs qui sont les plus intéressés par ces lignes de
crédits parce qu'elles qui gagnent le plus d'argent en un minimum de temps
avec ces titres adossés à des crédits immobiliers.
Les
banques sont donc frappées de plein fouet par le retournement de tendance.
Or cette possibilité de vendre des engagements sur le marché a entrainé
une baisse de vigilance de la part des banques pour encaisser des opérations
immédiatement rentables à peu de frais offrants de moins en moins
de garanties et avec des clients à la solvabilité de plus en plus
improbable. Elles ont perdu de vue leur fonction d'évaluation des risques
et se sont lancées dans des opérations de mise à disposition
de crédits de plus en plus douteux.
Aujourd'hui, le moteur de cette
machine se situe dans la zone Pacifique. Depuis 15 ans, la Chine inonde le marché
américain de ses produits à faible coût de production. Le
niveau est tel que le déficit commercial des Etats Unis d'Amérique
avec la Chine est de 200 milliards de dollars par an. Cela génère
de tels besoins de transports que la construction navale a été massivement
relancée. Ces excédents commerciaux alimentent en réserve
de devises la Banque de Chine. Cette réserve est évaluée
à ce jour à hauteur de 1000 milliards de dollars. Une bonne partie
de cet argent repart aux Etats Unis d'Amérique où il est réinvesti
ce qui permet de financer le déficit américain, en particulier par
l'achat de bons du Trésor. Ces achats financent l'économie, soutiennent
le dollar et font pression sur les taux d'intérêts ce qui favorise
l'endettement des ménages américains et entraine la consommation
de produits chinois qui font eux-mêmes pression sur les prix et les salaires
de la main d'œuvre ce qui limite les risques d'inflation en période de
croissance.
L'économie chinoise est elle-même susceptible
de traverser de grandes difficultés. La fascination qu'exerce le marché
chinois avec son taux de croissance à deux chiffres provoque des difficultés
hallucinatoires pour bon nombre d'opérateurs. Les créances douteuses
y seraient particulièrement élevées, c'est à dire
les dettes bancaires qui n'ont que peu de chance d'être recouvrées
pèseraient pour 30% du PIB chinois, certains banquiers vont même
jusqu'à 40 voire 50% du PIB.
Or c'est dans cette mécanique
que vient de se déclencher la crise de cet été et l'on peut
parier sur de sérieuses difficultés à venir.
Les perspectives
ne sont guère encourageantes.
D'un côté il y a accumulation
de devises et surchauffe de la croissance s'appuyant sur un strict contrôle
des changes. La gangrène peut gagner le système bancaire. L'une
des solutions peut être dans l'évaluation du Yuan ce qui amoindrirait
sa compétitivité sur le marché de l'argent et ralentirait
les exportations en rendant au passage nos produits plus compétitifs. Mais
les réserves chinoises diminueraient et cela ralentirait la capacité
de celles-ci de fiancer le déficit américain ce qui peut entrainer
une chute brutale du dollar corollaire de l'amoindrissement de l'épargne
chinoise.
D'un autre côté monter les taux d'intérêts
c'est porter atteinte à la capacité des ménages américains
de poursuivre leur course folle dans l'endettement qui soutien la croissance américaine,
les abaisser c'est contribuer à creuser un déficit extérieur
déjà à 800 milliards de dollars.
L'immense déséquilibre
entre la consommation d'une part et la capacité d'épargne d'autre
part font courir au monde un risque de Krach majeur. La dette cumulée des
ménages et de l'Etat américains est au moins de 2500 milliards de
dollars. Les Etats Unis d'Amérique ne peuvent vivre avec un tel gouffre
qu'à la condition de faire payer par les autres leur dette abyssale. Voilà
le système dans lequel nous vivons.
Si on rajoute à cela
la folie spéculative dont les entreprises sont les victimes entre autre
par le biais des fusions-acquisitions pour le plus grand profit des actionnaires
et pour payer les salaires de dirigeants et de golden boys richissime (il faut
lire le dernier livre d'Eric Reinhardt " Cendrillon "), il n'est pas
difficile d'imaginer la taille du baril de poudre sur lequel nous sommes assis.
D'autant plus que ceux qui en profitent et accumulent des fortunes énormes
ne veulent pas que nous sachions que nous sommes assis sur le baril. Il faut entretenir
l'illusion et l'irresponsabilité. Ce qu'il faut également avoir
à l'esprit ce que représente en disparition de richesse ces crises
financières à répétition dont la litanie est reprise
par Frédéric Lordon dans un remarquable article du dernier numéro
du " Monde Diplomatique " (Septembre 2007). Cette crise actuelle est
l'illustration quasi caricaturale de la libéralisation outrancière
des marchés financiers, et de l'idéologie qui les portent. Privatisation,
ouverture économique, abandon du contrôle des changes et des mouvements
de capitaux…Voilà quelques uns des versets de l'action sainte du néolibéralisme.
Et malgré la catastrophe, la réalité n'affecte pas
le dogme, parce que bien souvent c'est l'irresponsabilité qui prime, c'est
la panique après l'euphorie et secrètement il est toujours espéré
que les pertes seront " in fine socialisées et que les profits resteront
privatisés ". L'Etat et la puissance publique retrouvent alors quelque
intérêt.
Pour ce faire il n'y aura pas 36 solutions, il y
aura inévitablement une contraction du crédit et c'est le consommateur,
le salarié, le citoyen de base qui fera les frais et paiera l'addition
sociale.
Face à cela que faire ?
Tout
d'abord se mettre d'accord sur le constat et avoir clairement à l'esprit
l'enjeu du défi auquel nous devons faire face. Cela veut dire selon moi
:
1) Penser global, penser mondial, international en s'appuyant sur la
nation et la coopération entre les nations, coopération qui doit
se concevoir à partir de l'égalité et la dignité des
nations. L'enjeu est aussi démocratique.
2) Bâtir les analyses
et les outils qui nous permettrons de nous imposer dans la bataille idéologique
et intellectuelle que la gauche vient de perdre.
3) Seuls les peuples peuvent
avoir la capacité politique de s'opposer à de tels systèmes
et imposer de nouvelles règles du jeu. L'expérience de création
d'une Banque du Sud regroupant la Bolivie, le Venezuela, le Brésil, l'Argentine,
l'Equateur et le Paraguay visant à s'affranchir de la tutelle du FMI et
de la Banque Mondiale est une piste d'avenir, tant il est indispensable de réformer
ces institutions et d'y instaurer notamment le principe de responsabilité.
4)
Renouer avec la régulation et avec la création d'organismes internationaux
et démocratiques de contrôle.
5) Remettre à plat en
ce qui nous concerne le fonctionnement de l'Euro et les objectifs monétaires
et budgétaires de l'Union.
6) Renouer et assumer la France. Parce
que ne pas assumer la France, en réalité c'est renoncer à
penser le monde. Les propositions d'Hubert Védrine dans le rapport qu'il
vient de rédiger, vont dans le bon sens. La France doit être fidèle
à ses valeurs et être offensives dans ses relations avec les Peuples.
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