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Chers
camarades, chers amis,
Je
veux d’abord remercier les comités d’appel devenus aujourd’hui
comités de soutien qui ont créé les conditions
de la décision que j’ai prise. Dès aujourd’hui nous
sommes une force.
Comment
en effet ne pas être saisi de stupeur et de colère
devant l’affaissement de ce qui nous unit, et de ce dont nous avons
la charge devant l’histoire ? Comment ne pas être préoccupés
devant l’effacement de la France, le vacillement des principes républicains
qui la charpentent, le brouillage des valeurs qu’elle porte depuis
deux siècles, comme si la République n’était
plus qu’une parenthèse à refermer dans notre Histoire
? Où le dire mieux qu’à Vincennes ? D’ici, l’unité
de la nation et de l’État nous parle du fond des âges.
Dans ce grand lieu de notre Histoire, nous mesurons mieux à
quel point nos gouvernements successifs se sont défaussés
de leurs responsabilités.
La
France ne sait plus où elle va. Son destin lui échappe.
Les marchés financiers mondiaux en disposent. Notre politique
monétaire se décide à Francfort, notre politique
économique à Wall Street, nos engagements militaires
à Washington. Dans quatre mois, le franc va disparaître.
Et nous voici démunis de moyens pour faire droit aux exigences
de nos concitoyens. Dans l’euphorie de la mondialisation heureuse,
nos gouvernants considéraient la croissance comme garantie
pour longtemps par l’essor des nouvelles technologies. Que la conjoncture
se retourne, comme aujourd’hui, et nous découvrons la dictature
des marchés financiers, les plans sociaux -Moulinex-, les
délocalisations industrielles -Flextronics-, le creusement
des inégalités, bref le retour à un archéocapitalisme
du XIXème siècle !
En
tous domaines, nos dirigeants ont laissé effacer les repères
républicains. Ils ont bradé les valeurs de l’École
Publique et découragé en Corse les Républicains.
Pour
tout ce qui concerne la préparation du long terme -planification
de l’énergie et des transports, politique industrielle, aménagement
du territoire-, l’État, dont c’est pourtant la tâche
essentielle, s’est mis aux abonnés absents.
Citoyennes
et Citoyens, chers compatriotes, il existe un autre chemin que celui
qu’on nous propose, une autre voie que celle où piétinent
depuis des années une droite et une gauche aujourd’hui à
bout de souffle. Sans doute beaucoup seront tentés de s’en
remettre, selon les fatales habitudes qui ont conduit le pays là
où il est, au chef d’un parti, le chef du RPR ou le chef
du PS, dont le temps a usé les principes, et dont les programmes,
pour l’essentiel, se confondent. A chaque grande échéance,
ces partis ont toujours fait les mêmes choix de renoncement
: Maastricht, l’euro, l’enlisement dans les Balkans, la déconstruction
de l’État, la fragmentation du territoire.
Bien
sûr il est arrivé à Jacques Chirac d’invoquer
l’autorité de l’État : c’était le 14 juillet
dernier, mais c’était pour refuser de déférer
à la convocation d’un juge !
Les
victimes de cette politique d’abandon sont d’abord ceux qui n’ont
pour vivre que leur travail, licenciés atteints par les plans
dits sociaux, condamnés au chômage de masse, privés
de perspectives pour eux-mêmes et pour leurs enfants, guettés
par la désespérance dans les quartiers de nos villes
où s’accumulent difficultés et handicaps.
La
victime c’est aussi la démocratie ; notre Parlement est devenu
théâtre d’ombres, résigné à ce
que 80% de nos normes soient à présent édictées
hors de son enceinte.
La
victime, c’est la France, nation politique par excellence, dont
le souffle est la souveraineté populaire, le désir
de vivre ensemble, la volonté de faire de grandes choses
pour l’avenir. La France, tant de fois relevée par la République,
chancelle aujourd’hui avec elle.
Le
pouvoir pour le pouvoir ! Là est le mal ! C’est par là
que la démocratie dépérit ! Tout l’effort de
tant d’hommes et de femmes sincères, dérivé,
capté, détourné et trahi, par mille ruses,
cabales, reptations, dissimulations, mensonges, assauts de démagogie,
cynisme en bandoulière, opportunisme érigé
en doctrine, pour faire « la seule politique possible »,
voilà qui découragerait le citoyen le plus vertueux
si nous n’étions pas là, capables de tracer et de
maintenir les repères de la République. Oui, je maintiens
qu’il y a une autre politique possible que celle que nous imposent
tour à tour, prisonniers de la même orthodoxie, des
mêmes dogmes, des mêmes allégeances, des mêmes
appétits, les libéraux-sociaux et les sociaux-libéraux.
Ce
destin n’est pas inexorable. Les marchés financiers ne sont
pas l’horizon de l’Humanité. Voyez nos entreprises de haute
technologie : Alcatel, Cap Gemini, massacrées à la
Bourse par les Fonds spéculatifs américains, pour
se faire ramasser demain par n’importe quel prédateur boursier
! D’autres valeurs que l’argent meuvent le monde. Ce sont les nations
et les peuples qui sont la vraie permanence de l’Histoire. Le destin
des peuples ne se confond pas avec la marchandisation de la planète.
Cette
résignation des uns et des autres à la fatalité
d’une sorte de pancapitalisme, je l’appelle renoncement.
La
mondialisation, le sens perdu de la citoyenneté, ce sont
autant de défis à relever.
Si
je me tourne à présent vers le peuple, ce n’est pas
pour l’aboutissement d’ambitions personnelles ou la réalisation
d’une obsession rentrée. C’est expérience faite et
après mûre réflexion. Comme responsable politique
et comme membre du gouvernement à quatre reprises ayant eu
la charge de cinq ministères, j’ai toujours d’abord servi
le pays : en redynamisant la recherche, en construisant une politique
industrielle, en relevant l’École publique, en modernisant
l’outil d’une défense française indépendante,
en assumant la responsabilité de l’ordre public, et en faisant
vivre la citoyenneté. Et en même temps, j’ai toujours
cherché à enrayer la dérive qui nous faisait
dévaler la pente des abandons. Je n’ai jamais fait la politique
du pire. J’ai toujours assumé mes responsabilités
et je ne renie rien de ce que j’ai fait et dont je vous ferai grâce.
Mais je suis arrivé aujourd’hui à la conclusion que
seule une détermination entière au sommet de l’État
peut désormais renverser le cours des choses. La mienne est
solidement établie.
Je
crois profondément aux valeurs de la République :
Liberté, laïcité, citoyenneté, égalité
devant la loi, égalité des chances, solidarité
et indépendance des peuples. La République ne va pas
sans le citoyen. Le civisme est la forme moderne du lien social.
Cette exigence ne serait, paraît-il, pas moderne ? Mais qu’est-ce
qui est moderne ? L’exacerbation de l’individualisme au détriment
des solidarités les plus élémentaires ? La
corruption, la spéculation, la délinquance, le mépris
des fonctions assumées dans l’État ? Entre la République
et la loi de la jungle il faut savoir ce qui est moderne ou pas.
Voilà la question que je pose au peuple français.
Que
nous propose-t-on en face du modèle républicain ?
Le modèle « égaux mais séparés
» sur fond de ghettos et de quartiers réservés
?
Non
! Le modèle républicain est jeune, porteur d’espoir
en Europe et dans le monde. Les exemples sont nombreux du danger
que l’explosion des communautarismes et des identités meurtrières
fait peser sur la paix.
Notre
peuple attend qu’on lui tienne le langage simple de la vérité.
Je n’évoquerai pas Périclès qui tenait son
autorité, selon Thucydide, non seulement de ses qualité
d’esprit, mais aussi -je cite- « de son éclatante intégrité
pour ce qui est de l’argent ». Non ! plus près de nous,
j’évoquerai deux grands hommes qui ont marqué mon
adolescence : Mendès-France et De Gaulle, dont personne n’a
jamais douté qu’ils parlaient en vue du bien public, quelque
différente que fût l’idée qu’ils pouvaient s’en
faire, et qui n’hésitaient pas à remettre en jeu leur
mandat quand cette idée-là était en cause !
Car les ors de la République c’est bien, mais la République
c’est encore mieux !
Eh
bien, je vais vous proposer, je vais proposer au peuple français
dix orientations fondamentales et cohérentes pour relever
la République :
Les principes d’abord ;
ensuite l’École ;
la sécurité ;
la revalorisation du travail ;
la reconstruction de l’État ;
la pleine égalité de la femme ;
la garantie de la retraite et de la protection sociale ;
l’aménagement
du territoire et l’homme mis au cœur de l’environnement ;
la
création : science et culture ;
la
France doit rester enfin une grande puissance politique,
dans
une Europe de projets ambitieux, complément et non substitut
des nations,
une
puissance tournée vers le Sud, capable de proposer des règles
dans la mondialisation,
avec
une défense qui soit d’abord la sienne.
1.
La République doit retrouver ses principes.
La
discrédit du politique a une cause essentielle : c’est l’écart
entre les paroles et les actes de ceux qui nous dirigent à
la petite semaine, sans conviction véritable, au gré
des sondages, à coup d’effets d’annonce et de trompe l’œil.
Nos dirigeants ne veulent plus gouverner. Ils veulent « gouvernancer
», selon l’expression de Pierre-André Taguieff : les
privilèges des fonctions sans les responsabilités.
C’est cette conception de la politique qui est ringarde. Nos concitoyens
réclament compétence, vérité, honnêteté,
constance. Plus la réalité est complexe, plus elle
change vite et plus nous avons besoin de principes clairs. J’en
énoncerai quatre -l’autorité de la loi, la souveraineté
populaire, la citoyenneté et l’égalité des
chances- à charge pour moi de les traduire ensuite en actions.
1.
L’autorité de la loi.
La
République n’est pas un régime de faiblesse. C’est
un régime de liberté, ce qui est tout à fait
différent. Elle n’accepte pas la loi de la jungle. Elle affirme
fermement l’autorité de la loi égale pour tous.
2.
La souveraineté populaire.
La
République lie indissolublement la souveraineté populaire
et la démocratie. La souveraineté appartient au peuple.
Elle est inaliénable. Le Peuple français peut déléguer
des compétences, à condition que celles-ci soient
démocratiquement contrôlées. Il ne peut pas
déléguer sa souveraineté, sauf à se
dissoudre lui-même. C’est tout cela qu’il faut ressaisir,
relever, rattraper. La tâche est immense. C’est à cela
que je vous convie !
3.
La citoyenneté.
Notre
idéal, c’est la citoyenneté active. Mais soyons clairs
: la liberté n’autorise pas toutes les dérives. La
citoyenneté implique des devoirs, envers soi-même,
envers les autres, envers la nation, envers l’Humanité. Bien
sûr, la citoyenneté signifie aussi don de soi, solidarité,
participation responsable à ce que Jaurès appelait
« la grande vie humaine ».
Promouvoir
l’éveil de la conscience, faire comprendre ce que signifient
devoir, responsabilité, solidarité, générosité,
c’est, je le crois, répondre à l’attente véritable
des jeunes.
La
jeunesse méprise le jeunisme, cette complaisance et cette
démagogie propres à certains de nos responsables qui
ont peur de parler à la jeunesse le langage de ses intérêts
véritables. Le moment est venu de siffler définitivement
la fin de l’époque où il était interdit d’interdire.
4.
Le sens de l’égalité.
Au
cœur de l’exigence républicaine, il y a enfin l’égalité,
le sentiment de ce que chaque homme porte en lui d’immenses potentialités.
L’égalité républicaine c’est à la fois
l’égalité devant la loi et la chance donnée
à chacun d’épanouir toutes ses capacités.
Rien
n’est plus urgent à cet égard que la mise en œuvre
d’une véritable politique d’accès à la citoyenneté.
2.
Fixer ses missions à l’École.
Au
cœur de la République, il y a le citoyen éclairé
par l’École. De l’école, les parents comme les enseignants
attendent que les pouvoirs Publics fixent enfin clairement les missions
: d’abord transmettre le savoir et la culture et faire, pour le
pays tout entier, le pari sur l’intelligence ; ensuite former le
jugement de nos jeunes pour qu’ils puissent faire demain leur métier
de citoyen, avec leurs droits, mais aussi avec leurs devoirs.
Je
sais l’inquiétude des parents qui voient s’affaiblir l’outil
de l’égalité des chances qu’est l’École pour
leurs enfants ; je sais leur préoccupation quand ils constatent
qu’au lieu de s’ouvrir sur la vie comme on l’avait promis, l’école
a ouvert ses portes à l’irrespect, à la violence,
à l’inégalité.
Loin
de perpétuer l’excessive confusion des rôles, où
la connaissance finit par être dévalorisée,
où la responsabilité se perd, j’entends placer la
transmission des savoirs et l’autorité des maîtres
au centre de École Une école républicaine digne
de son rôle affirme que l’acquisition des connaissances affranchit
de l’ignorance et qu’elle ne va jamais sans effort.
Cela
passe par une acquisition sûre et sérieusement évaluée
des savoirs fondamentaux à l’école primaire : Il faut
cesser de disperser l’attention des élèves par une
multitude de matières, et souvent au détriment de
l’essentiel, c’est-à-dire de l’apprentissage du français,
alors que 17 % des élèves ne le maîtrisent pas
à l’entrée en classe de sixième.
Il
faut mettre un coup d’arrêt à la fuite dans l’innovation
permanente, au culte de l’actuel, au suivisme à l’égard
de la mode. Halte au bougisme ! Ainsi les langues régionales
peuvent faire avantageusement l’objet d’un enseignement par option.
La République comme espace commun à tous les citoyens
ne proscrit nullement l’attachement de chacun à ses racines
particulières. Ce sont les adversaires historiques de l’égalité
qui cherchent à confondre celle-ci avec l’uniformité.
A
l’inverse, le protocole qui intègre à l’École
publique des établissements qui pratiquent en totalité
« l’enseignement par immersion » dans une langue régionale
réduit le français à n’être plus qu’une
langue étrangère. Après le franc, c’est le
français qu’il faudrait faire disparaître ?
Comment
ne pas voir que cette politique complaisante nourrira à terme
des ethnicismes qui, au nom d’une identité mythique, se croiront
demain autorisés à remettre en cause la loi républicaine
? C’est cela la modernité ? Le FLNC, l’ETA, l’ARB, l’UCK
?
L’encouragement
aux micronationalismes ethniques va de pair avec l’uniformisation
marchande du monde. Alain Madelin est le plus sûr soutien
du processus de Matignon. Est-ce un hasard ?
Revenons
à l’École : assurer à tous les élèves
une bonne maîtrise du français, c’est le moyen le plus
efficace de remédier en amont aux difficultés du collège.
S’agissant de celui-ci, il faut savoir rompre avec les credos d’hier
pour aider chaque élève à trouver sa voie en
diversifiant les itinéraires, tout en maintenant un socle
d’exigences communes.
École
de la République est une. Elle est à la fois creuset
et ciment de l’unité nationale. Dans une société
tellement inégale, l’unité de l’École, c’est-à-dire
l’unité du savoir et des valeurs qu’elle est chargée
de transmettre, demeure une garantie de justice sociale qu’il faut
préserver. Or, cette unité est menacée par
tous ceux qui, à droite bien sûr, mais parfois aussi
à gauche, se sont engagés dans une surenchère
permanente au prétexte de la décentralisation. Recrutement
régional des maîtres, autonomie et mise en concurrence
des établissements, pouvoir de recrutement donné aux
chefs d’établissement, possibilité pour eux, et même
pour les enseignants, de choisir dans les programmes nationaux ce
qui répond aux besoins locaux, intervention des parents sur
les contenus d’enseignement, telles sont les principales revendications
qui, si elles étaient satisfaites, accentueraient les inégalités,
défavoriseraient encore plus les plus démunis, sonneraient
le glas de l’École de la République. Sachons mettre
des bornes à la démagogie qui depuis le discours de
Rennes de Jacques Chirac emporte notre Janus exécutif.
La
qualité de la formation est garante de la qualité
de l’École. Rendons aux enseignants l’hommage qu’ils méritent.
Si l’École tient, c’est grâce à eux d’abord.
Loin de les mettre au pilori, ces piliers de la République,
confrontés en première ligne aux défis d’une
société inégale, fragmentée, violente,
doivent être soutenus fermement dans leur mission.
Pour
que la France fasse monter la sève, l’inégalité
sociale devant les études devra être âprement
combattue. Je propose des mesures concernant tous nos jeunes de
famille modeste, qui ont plus d’intelligence et de dévouement
que de revenu ou d’entregent. État et les grands services
publics offriront à des jeunes étudiants recrutés
par concours, une rémunération durant leurs études,
sous condition qu’ils s’engagent dans le service public durant dix
ans. Ce sera le moyen d’amener au service de l’État les meilleurs,
au moment où notre Fonction Publique doit être profondément
renouvelée. État jouera son rôle au service
de l’égalité, loin de mériter l’ironique condescendance
dont l’affublent les libéraux. Ce sera le moyen d’améliorer
grandement l’égalité des chances, de favoriser l’accès
de tous -et je pense aux jeunes Français issus des vagues
les plus récentes de l’immigration- aux emplois publics.
L’inégalité
se creuse entre ceux qui ne disposent que des ressources scolaires,
qui sont misérables, et ceux qui bénéficient
du soutien de leur famille.
C’est
particulièrement vrai pour l’accès aux nouvelles technologies
de l’information et de la communication. Les efforts d’équipement
accomplis jusqu’à présent dans nos établissements
scolaires ne sont pas négligeables ; ils restent encore dérisoires
au regard des besoins, comme ceux de la formation des enseignants.
Il ne s’agit pas de se nourrir d’illusions sur les bienfaits du
web, mais d’y reconnaître l’une de ces innovations techniques
qui, comme le téléphone ou la voiture automobile,
s’imposent au monde moderne. C’est un lourd handicap de ne pas savoir
en user.
J’ai
réintroduit enfin l’instruction civique à l’École
en 1985, mais il faut cesser de la confondre avec le droit administratif.
Il faut que nos jeunes se pénètrent de l’esprit de
la loi républicaine : respect de la règle délibérée
en commun, qui libère de la loi du plus fort, débat
éclairé en raison qui affranchit des dogmes, amour
de la loi inscrit dans le cœur de chacun, comme garantie de sa liberté
et promesse d’égalité.
Oui,
tout commence à l’École, et c’est sur elle qu’il faut
fonder l’effort de renouveau républicain.
3.
Une citoyenneté également partagée
est le meilleur socle d’une politique cohérente de sécurité.
Cette politique ne demande que du courage.
Le
droit, égal pour tous, à la sécurité
doit devenir réalité. Je m’y attacherai en écartant
les deux démons symétriques que sont la démagogie
et l’angélisme. Entre une droite tentée par le discours
musclé, masquant son inaction et son manque d’inspiration,
et une gauche encore prisonnière de dogmes sommaires flattant
sa bonne conscience, il y a place pour une politique de la réalité,
à la fois rigoureuse et juste.
Je
m’étais attaché à lui donner corps : création
de la police de proximité assurant la mutation d’une police
d’ordre vers une police au service des citoyens, encadrement des
polices municipales, recrutement de policiers à l’image des
citoyens, mise en place des commissions départementales d’accès
à la citoyenneté...
Pour
aller plus loin, j’avais tracé, en janvier 1999 dans une
longue note d’orientation, les grands traits des actions nouvelles
à mener. Vous savez le destin qui fut dans bien des cas réservé
à mes propositions : Celles où je proposais des moyens
cohérents pour réduire les noyaux durs de la délinquance
dans nos cités furent soumises à un hallali où
se mêlaient le refus de la réforme, le laxisme et l’absence
de volonté. La gauche bien-pensante montra là son
incapacité à sortir de ses ornières et à
répondre aux préoccupations populaires. Le chantier
est donc à reprendre et il est immense.
La
première tâche est de réussir le plein accès
à la citoyenneté de tous ces jeunes, quelle que soit
leur origine, Français pour la plupart, dont certains croient
que l’inégalité des droits les dispensent de respecter
leurs devoirs.
Ainsi,
solidement assise sur l’exigence d’égalité, une politique
républicaine visant le droit égal pour tous à
la sécurité pourra être menée. Il faut
rompre avec l’indifférence ou l’impuissance des élites
devant l’insécurité subie par les plus modestes.
Les
yeux ouverts sur la réalité nous montrent l’explosion
de la délinquance des mineurs et la colère de la population
devant la multiplication d’exactions qui restent impunies. L’inadaptation
de la réplique est flagrante. Le mineur délinquant
n’est généralement guère sanctionné
avant un très grand nombre de récidives. La Garde
des Sceaux nous explique qu’il y a 650 mineurs incarcérés.
Elle oublie de nous dire qu’en dessous de seize ans, ce n’est pas
possible, sauf crime. Et surtout qu’il y a d’autres solutions que
la prison. L’ordonnance de 1945 -le tout éducatif-, conçue
à une époque où la délinquance des mineurs
n’avait rien de comparable à ce qu’elle est devenue, est
aujourd’hui périmée. Il s’agit donc de la modifier,
en distinguant clairement les tâches d’éducation et
la sanction, en organisant l’échelle des réponses
à la délinquance, du simple rappel à la loi
jusqu’aux sanctions plus graves. Il est vain d’opposer la sanction
à la prévention, car la sanction qui est rappel à
la règle comporte à l’évidence une dimension
pédagogique. Toute société repose sur des limites
dont le franchissement doit être sanctionné.
Une
telle réforme législative doit s’accompagner de moyens
d’accueil des jeunes délinquants en péril. Je propose
de créer des centres de retenue, internats destinés
à recevoir des délinquants multirécidivistes,
à reprendre le cycle de leur éducation scolaire et
professionnelle, capables de les retenir loin du milieu criminogène
du quartier, le temps qu’il faudra pour les remettre dans le bon
chemin. Je sais qu’une certaine bien-pensance est prompte à
accorder aux délinquants des excuses absolutoires pour cause
de pauvreté ou d’immigration. Mais c’est faire injure aux
gens modestes comme aux familles d’immigrés que d’inventer
je ne sais quelle prédestination à la délinquance.
La vérité est qu’en République, un délinquant,
fut-il riche ou pauvre, d’origine auvergnate ou maghrébine,
doit être sanctionné. Et que la République se
doit de tendre une main généreuse aux familles modestes
ou récemment immigrées, à leurs enfants, dont
l’immense majorité aspire à étudier, à
réussir sa vie, à trouver un métier motivant.
Aidons les à réussir, au lieu de pratiquer des amalgames
indignes !
Lutter
contre l’insécurité que subissent les Français
exigera aussi d’améliorer la coopération police-gendarmerie-justice.
La tâche est rude -et je tiens à saluer particulièrement
le dévouement et le courage de nos policiers et de nos gendarmes,
au contact des réalités ingrates qu’ils affrontent,
souvent au péril de leur vie. Mais les institutions de la
République doivent travailler en harmonie et en communauté
de vues. En empêchant les situations où police et justice
se contrarient ou s’opposent, on pourra faire reculer la délinquance,
et notamment briser les noyaux durs de celle-ci. A l’inverse,
l’angélisme qui a prévalu dans la préparation
de la dernière réforme de la procédure pénale,
votée par la droite comme par la gauche, malgré les
réserves que j’ai été l’un des rares à
émettre, a réduit de plus de 10% le nombre des gardes
à vue, et cela au moment même où l’opinion s’inquiète
de la montée de la délinquance. A qui faire croire
que ceci n’a pas de rapport avec cela ?
La
politique pénale doit être la même sur toute
l’étendue du territoire national. Comment y parviendrait-on
si les Parquets ne reçoivent pas d’instructions comme l’habitude
s’en est prise ? L’essentiel est que ces instructions soient publiques
et guidées par le seul souci de l’intérêt général.
L’idée de rendre les Parquets autonomes, selon la proposition
de la Commission Truche, réunie à l’initiative de
Jacques Chirac, est une faute. Ceux qui sont soupçonnés
souvent à juste titre de peser sur la justice, préfèrent,
plutôt que de servir l’intérêt public, abandonner
les rênes que le Peuple leur a confiées, ou plutôt
faire semblant. Personne en effet n’est dupe des luttes d’influences
qui se déroulent au sein de la Justice, théoriquement
indépendante.
Les
moyens en personnel de la police n’ont guère évolué
depuis cinquante ans, et ceux de la justice depuis cent ans.
Il faut prendre la mesure de la situation actuelle : elle est
préoccupante mais elle n’a rien d’une fatalité. Une
loi de programmation pour la police et pour la justice, une volonté
claire, de bons textes, une citoyenneté renaissante, renverseront
le cours des choses.
4.
Revaloriser le travail et mobiliser tous nos atouts.
La
réhabilitation de la valeur du travail est au cœur du pacte
républicain. Je veux prendre ces termes dans leur double
dimension.
a)
La première, c’est la rémunération du travail.
Depuis 1983, le rapport entre les revenus du capital et ceux
du travail se sont dégradés de près de dix
points. La réduction du temps de travail légal à
35 heures s’est accompagnée de la modération salariale.
Eh bien c’est à présent la feuille de paie qu’il faut
faire évoluer. La progression du salaire direct est nécessaire
au soutien de l’activité économique. Est-il normal
que la marge soit si faible entre les revenus de substitution et
le revenu d’un smicard qui ne ménage pas sa peine ? Est-ce
qu’une vie de travail, souvent dur et pénible, est vraiment
respectée quand on voit le niveau des bas salaires ? C’est
bien là dessus qu’il faut agir.
Une
augmentation forte du SMIC sera rendue possible par la généralisation
des allègements de charge et l’assouplissement des contraintes
excessives liées aux trente cinq heures. Une conférence
des salaires sera réunie pour examiner les minima de branche
et les grilles salariales.
Je
propose de relever le salaire direct et d’améliorer la feuille
de paie, en accélérant le glissement nécessaire
et justifié, d’une partie des charges sociales vers une base
de cotisation plus large, celle de la fiscalité. Il n’est
plus possible de soumettre l’emploi, notamment dans les petites
entreprises, au fardeau des charges sociales et fiscales. Celles-ci
sont devenues des obstacles à l’activité, des encouragements
au travail au noir, un empêchement à la création
d’entreprises. Les réductions d’impôts doivent être
réalisées avec plus de discernement. Choisies avec
sagesse, elles peuvent stimuler l’activité. Je veux en prendre
pour exemple le taux de TVA dans la restauration. Ramené
à 5% -c’est à dire au même taux que les Mac
Donald’s sous prétexte de cuisine à emporter- il serait
un superbe encouragement à l’embauche dans un secteur qui
cherche des salariés, à l’amélioration des
salaires, à la modération des prix. Plus globalement,
une mesure de cet ordre retentirait positivement sur le secteur
de la production agricole de qualité, sur la viticulture,
et sur un certain art de vivre à la française. Pourquoi
s’y refuser ? Parce qu’aucun gouvernement français n’a
demandé à la Commission de Bruxelles le bénéfice
de cette dérogation, alors que certains de nos voisins l’obtenaient
sans difficulté. La France, première destination
touristique mondiale, n’aurait-elle pas quelque titre pour justifier
ce taux réduit de TVA à propos d’une activité
particulièrement exigeante en main d’œuvre ?
b)
Relever la valeur du travail, c’est aussi, tout simplement,
mieux le considérer. Pour faire une société,
il ne faut pas que des bourgeois bohèmes : il faut des ouvriers,
des paysans, des employés, des fonctionnaires. C’est peu
dire que la considération sociale qui les entoure s’est gravement
effritée. Les travailleurs à qui, hier, le mouvement
du progrès assignait la tâche rédemptrice de
la révolution sociale, sont aujourd’hui la cible des quolibets.
Pour la pub et la mode, pour les commentateurs post-modernes, ils
sont ringards, considérés comme des freins à
l’entrée de la France dans la mondialisation heureuse. Ce
sont les Deschiens, bons à jeter aux chiens. Le mode de vie
rural est offert en dérision ; ceux qui s’adonnent à
la chasse sont vilipendés. L’ouvrier, hier icône de
la gauche, est devenu un boulet qu’elle traîne honteusement,
tant elle s’est identifiée à la vulgate libérale-libertaire.
Eh
bien, la République, elle, n’ignore pas où sont les
Républicains ! Une République moderne est une République
sociale, qui rend justice au travail, à celles et ceux qui
vivent de leur travail. Elle fait passer l’amélioration des
salaires et des bas-salaires avant les stock options. Elle veille
à la pérennité des régimes de protection
sociale, à la réhabilitation de l’enseignement professionnel
et de l’apprentissage des métiers, à la construction
de véritables carrières ouvrières dans les
entreprises. Elle valorise l’acquisition de nouvelles compétences,
favorisant ainsi les mutations techniques dans l’industrie.
c)
Revaloriser la valeur du travail, c’est aussi mobiliser nos marges
de croissance.
Il
existe des réserves considérables et totalement sous-estimées
de mobilisation de la population active dans la décennie
qui vient : beaucoup de femmes aspirent légitimement à
trouver une activité professionnelle, si on leur facilite
la vie par ailleurs. Il y a des millions de chômeurs qu’il
faut remettre au travail en priorité avant de songer à
ouvrir à nouveau les vannes de l’immigration. Enfin,
le taux d’activité des jeunes et des plus de soixante ans
est, en France, le plus bas d’Europe. Cela n’est pas raisonnable.
On ne doit empêcher personne de travailler, bien au contraire.
La France ne manque donc ni de travailleurs ni de capital. Encore
faut-il les mobiliser activement, plutôt que de guetter, telle
Soeur Anne, la reprise venue d’Amérique, comme certain Premier
ministre, en principe socialiste, que je connais bien. Ce paradoxe
s’explique pourtant aisément : nos dirigeants se sont défaits
des leviers de commande qui leur permettraient d’agir.
Les
variables d’ajustement de l’économie nous échappent
désormais. Ou plutôt, dans le système actuel,
il n’en reste plus que deux : les salaires et l’emploi. Si rien
ne change, bonjour la stagnation salariale et les charrettes de
licenciement !
Il
est urgent de se ressaisir. Je propose une politique économique
fondée sur trois axes essentiels :
- le soutien de la demande,
- l’amélioration de l’environnement des entreprises,
- le renouveau de l’action sur les structures.
Pour soutenir la demande, il existe quatre leviers : outre
une revalorisation des salaires et une politique active de la dépense
publique, une politique d’argent bon marché et le maintien
d’un change compétitif d’abord. Ces deux dernières
politiques dépendent en tout ou en partie de la Banque Centrale
de Francfort. Les Européens vont découvrir tardivement
non seulement le séisme auquel l’introduction de l’euro va
conduire, et les immenses difficultés que cela créera
en particulier pour nos concitoyens les plus démunis. Malgré
mes mises en garde, nos dirigeants collectivement, préfèrent
sauter dans le noir, comme en quatorze.
Mais
les Européens et les Français vont aussi découvrir
les effets néfastes d’une Banque Centrale déliée
de tout engagement à l’égard des citoyens et de leurs
représentants et qui, au prétexte de lutter contre
l’inflation, ne soutient pas la croissance et l’emploi. Eh bien,
il faut réformer les statuts dépassés de
la Banque Centrale européenne ; qu’on lui assigne comme tâche
de soutenir la croissance et l’emploi par une politique de bas taux
d’intérêt, et pas seulement de lutter contre l’inflation
! Que le gouvernement de la France prenne à témoin
l’opinion publique européenne et propose de modifier l’article
du traité de Maastricht fixant ses missions à la Banque
Centrale.
Dernier
levier pour soutenir la demande : l’assouplissement du pacte de
stabilité budgétaire jadis qualifié de Super
Maastricht.
Deuxième axe : l’amélioration de l’environnement
des entreprises.
Chacun
le sait, les entreprises décident de s’implanter là
où elles trouvent une main d’œuvre qualifiée, un appareil
de formation de qualité, de bonnes infrastructures de transport,
des équipements sanitaires et sociaux (ainsi des crèches)
facilitant la vie professionnelle, et bien sûr un niveau élevé
de sécurité. Pour maintenir et accroître
l’attractivité du territoire français, il faut des
services publics de qualité. Méfions-nous du dogmatisme
libéral en la matière : les accidents de chemin de
fer en Grande-Bretagne et les pannes d’électricité
dans la Silicon Valley devraient tempérer la furia des privatisations.
Orientons-nous plutôt vers des emprunts européens multi-émetteurs
pour engager la modernisation des infrastructures sur le continent
: fret ferroviaire, voie d’eau, liaison TGV, réseaux à
haut débit.
Si
le rôle de l’État ne peut être dans l’économie
d’aujourd’hui celui d’un interventionnisme au quotidien, il reste
un acteur majeur, un stratège. Son rôle est d’assurer
la stabilité dans le long terme. Des investissements majeurs
en matière d’énergie ou d’infrastructures de communication
requièrent des décennies d’exploitation pour être
rentables. Dans d’autres cas, les coûts de développement
technologique dépassent les capacités du secteur privé.
C’est le cas dans le nucléaire, l’aérospatiale ou
l’aéronautique... Même dans les pays à affichage
libéral, ces secteurs sont largement soutenus par l’État.
Celui-ci peut aussi faciliter la prise de risque par les entrepreneurs,
en soutenant fiscalement les efforts de recherche, mesure que j’ai
fait prendre en 1983.
Il
est capital que nous portions notre effort de recherche à
3 % du PIB dans des domaines aussi variés que les nouvelles
technologies de l’information, les biotechnologies, l’énergie,
notamment les réacteurs nucléaires du futur et la
pile à combustible, la santé, les transports, l’agriculture
et l’environnement, tout en maintenant notre effort de recherche
militaire qui, sans nous engager dans l’inutile compétition
du « bouclier anti-missiles », doit nous permettre de
maîtriser les technologies clés, en particulier dans
l’espace et la simulation nucléaire.
Toute
l’expérience du dernier demi-siècle en France, comme
celle des États-Unis depuis vingt ans, montre que l’initiative
publique en matière de développement technologique
est le terreau indispensable du développement économique
futur et de l’émergence de nouvelles entreprises.
Les
marchés financiers ne garantissent aucun avenir stable dans
le long terme. L’économie de marché a besoin de cadres
et de normes pour se développer. Seule la démocratie
peut fonder une légitimité propre à assurer
des constructions durables. Méfions-nous des modes passagères
: chacun sait bien qu’une exigence de rentabilité à
15 % n’est pas soutenable, quand la croissance est inférieure
à 3 %. Faut-il rappeler qu’en cas de coup dur, c’est à
l’État qu’on fait toujours appel, pour renflouer les Caisses
d’Épargne américaines, garantir la dette du Crédit
Lyonnais, tenir à l’Argentine, au Mexique, au Brésil,
à la Russie la tête hors de l’eau, et si c’est encore
possible, sauver les banques japonaises ?
Troisième axe d’une politique économique active
: le renouveau de l’action sur les structures.
La
maison France ne doit pas disparaître. Il est capital de maintenir
des synergies étroites entre nos entreprises. Le contrôle
des fusions boursières doit favoriser les rapprochements
stratégiques et tenir en respect les prédateurs boursiers.
Les OPE doivent être réservées aux opérations
amicales. Nos entreprises ont besoin d’un actionnariat stable pour
mener des politiques qui s’inscrivent dans la durée. Le pôle
financier public peut les aider à reconquérir leur
autonomie aujourd’hui obérée par les exigences souvent
exorbitantes des fonds de pension. En matière industrielle
l’État ne peut pas se mettre aux abonnés absents.
La
politique industrielle n’a rien perdu de son intérêt
dès lors qu’on se projette dans le moyen et le long terme.
Ainsi, la disposition d’une énergie non polluante, à
bon marché, exige des choix dès aujourd’hui. Veut-on
brûler du gaz, du fioul ou du charbon et continuer d’émettre
des gaz à effet de serre, ou va-t-on engager les nouveaux
programmes nécessaires à la modernisation de nos filières
électro-nucléaires avec des réacteurs à
faible production de déchets ? Par quelle démagogie
ferait-on croire aux Français que la gestion sûre,
durable, et réversible, de 500 tonnes de déchets sur
vingt ans serait inaccessible, et qu’il faudrait se résigner
à produire non plus 500 mais cinquante millions de tonnes
de gaz carbonique pendant la même période ? Ces choix
sont moteurs pour l’activité, pour l’emploi et pour l’environnement.
Développons dans ce domaine une coopération avec l’Allemagne
si elle le souhaite, et si elle ne le souhaite pas, avec les États-Unis
Pareils enjeux ne sauraient être mis à la merci d’une
démagogie à courte vue ou d’une exploitation des peurs,
les Verts tenant le PS en otage. Le souci de précaution doit
conduire à prévoir l’approvisionnement en énergie
pour demain, une énergie indépendante dans ses sources
et non polluante pour la nature.
5.
Il faut reconstruire l’État républicain et les services
publics : les moderniser, non les démanteler.
C’est
là un grand sujet auquel j’ai appliqué ma réflexion.
On ne peut réformer l’Etat que si ses tâches à
long terme sont d’abord clairement fixées. Tâches régaliennes
: défense, sécurité, justice, impôts,
mais aussi transports, énergie, aménagement du territoire,
développement technologique. Tout commence par la définition
claire des missions et l’élaboration de véritables
projets de service public. L’explosion des nouvelles technologies
et le renouvellement des effectifs de la Fonction Publique offrent
une chance exceptionnelle de mener à bien ce grand chantier.
Réformer
l’État c’est d’abord simplifier la loi. C’est un rôle
nouveau pour le Parlement. C’est mettre ensuite à la diète
la folle machine interministérielle qui de chaque décret
d’application fait une usine à gaz. La décentralisation
commence par le coup d’arrêt mis à la prolifération
des règlements, qu’ils soient nationaux ou européens.
En tous domaines il faut mettre de la clarté, de la lisibilité.
Dressons la liste des usines à gaz : la fiscalité
nationale et locale, la réglementation de l’urbanisme, la
gestion des fonds structurels européens, la procédure
judiciaire, la liste en serait longue. Convoquons, sous la responsabilité
du Parlement, des Commissions de réforme. Convoquons surtout
l’esprit de Descartes. Bref, ouvrons enfin ce grand chantier
de la réforme de l’État.
S’agissant
de la décentralisation, les orientations de la Commission
Mauroy offrent une base de travail sérieuse, et j’ajoute
consensuelle. Dans ce domaine je ne crains pas la concurrence des
démagogues car j’ai mené à bien deux chantiers
majeurs : la décentralisation des collèges et des
lycées par la loi que j’ai fait voter en 1985 et dont chacun
s’accorde à reconnaître l’éclatante réussite,
et l’essor nouveau donné à l’intercommunalité
par la loi du 12 juillet 1999. Plus de cent communautés d’agglomération
ont déjà surgi : avec des compétences stratégiques,
une taxe professionnelle unique, un périmètre enfin
pertinent, nos villes disposent désormais du moyen de planifier
un développement solidaire à long terme et d’éviter
-si la volonté en existe- des ghettos à l’américaine.
On
peut aller plus loin dans la voie de la décentralisation
: par exemple en dotant les inter-régions d’une compétence
propre en matière de développement technologique et
d’une part de la TIPPE, afin qu’elle puissent mieux soutenir l’innovation
dans le tissu industriel. Je ne propose pas pour autant qu’on revienne
sur la délimitation des régions et pas davantage sur
l’existence des départements qui jouent un rôle important
de cohésion sociale.
Réformons
intelligemment, sans casser les repères. Mais décentralisons
hardiment pourvu que ce soit dans le respect de la loi républicaine
et de la solidarité nationale.
Comme
l’État, nos services publics doivent être modernisés.
Sachons le cas échéant demander à Bruxelles
des clauses dérogatoires.
6.
La sixième orientation que je propose touche à l’égalité
des femmes qui doivent pouvoir mieux concilier leur vie professionnelle
et leur épanouissement familial et personnel. C’est
un chantier décisif pour notre avenir.
Il
y a en effet une solidarité des générations
qu’aucun gouvernement républicain ne peut laisser détruire.
Rien
n’oppose, bien au contraire, l’engagement résolu en faveur
du droit des femmes, de la parité, de l’égalité
professionnelle, du libre-choix de la maternité, à
une conception évoluée et adaptée de la politique
familiale. Aujourd’hui, beaucoup de couples n’ont pas autant d’enfants
qu’ils le souhaiteraient (1,8 par femme contre 2,3 désirés,
le taux de renouvellement se situant à 2,1). Une politique
de la famille doit donc les aider à surmonter les obstacles
matériels qu’ils rencontrent et d’abord dans la vie quotidienne.
Il
est possible d’augmenter de moitié en cinq ans le nombre
de places en crèches et celui des assistantes maternelles.
Un effort de cette nature, capable de résoudre le casse-tête
des jeunes mères en quête d’un mode de garde, représente
un effort de quelques milliards de francs. N’est-ce pas là
le meilleur usage de l’excédent de la branche famille ?
En
matière de revenus, il est temps de mettre un terme à
la dépréciation des allocations familiales.
La
France peut et doit assurer le renouvellement de ses générations
: c’est à terme la seule vraie solution au problème
de la garantie des retraites et de la protection sociale. Ce choix
de l’avenir est aussi celui de la jeunesse qui a été
sacrifiée au profit de la rente dans les années 80
et 90.
Il
y a deux injustices criantes dans notre société :
la situation des familles monoparentales, c’est-à-dire des
femmes qui doivent élever leurs enfants seules, et celle
des jeunes auxquels leur famille ne peut assurer de ressources pour
financer leurs études. Je proposerai que le système
des bourses d’enseignement supérieur soit amplifié
et qu’il puisse tenir compte de l’évolution sociale vers
la plus grande autonomie des jeunes.
7.
Septième orientation qui découle de la précédente
: nous devons et nous pouvons garantir un bon niveau de retraite
et de protection sociale.
C’est
par le travail et par la croissance que nous garantirons en effet
l’avenir des régimes de retraites. La démographie
est la variable essentielle à long terme, et pour la décennie
qui vient c’est le taux d’emploi qu’il faut relever : ces deux paramètres
conditionnent presque entièrement l’équation que le
pays doit résoudre.
Mais
le redressement indispensable de ces deux données fondamentales
ne dispensera pas d’autres réformes courageuses. Le principe
de la répartition ne doit pas être remis en cause mais
l’âge de départ à la retraite peut être
lié à la durée d’activité et non à
un âge-couperet. Il n’y a rien de choquant à ce
qu’un salarié entrant dans la vie professionnelle tardivement,
après des études supérieures, la quitte aussi
plus tardivement qu’un ouvrier entré tôt dans la vie
active. C’est la durée de cotisation qui doit établir
l’âge de départ en retraite. Cet âge doit cesser
de constituer une barrière. Je propose que la retraite
progressive soit mise en place, permettant à ceux qui le
souhaitent de conserver une activité réduite progressivement
ou de continuer à travailler quelques années au-delà
de la limite d’âge.
8.
J’en viens à la huitième orientation : Aménageons
notre espace et mettons l’homme au cœur de l’environnement.
Il
faut réconcilier l’Homme et la Nature, reconstruire nos banlieues
en substituant aux barres et aux tours de petites maisons de ville,
lutter contre le bruit et la pollution en favorisant non seulement
les transports en commun, mais aussi les voitures électriques
et les véhicules utilisant les piles à combustible,
privilégier les filières énergétiques
qui ne rejettent pas de gaz à effet de serre, dégager
les financements nécessaires à la priorité
dont doivent bénéficier la voie d’eau et le fret ferroviaire,
réorienter la politique agricole au bénéfice
des exploitations familiales, qui disparaissent en trop grand nombre.
Nos paysans ont besoin d’être mieux reconnus et considérés.
Que seulement 6.200 jeunes agriculteurs s’installent à
la terre chaque année doit nous préoccuper : cela
signifie que dans trente ans il y aurait moins de 200.000 exploitations
agricoles en France contre 600.000 aujourd’hui. Pour encourager
l’installation de nouveaux paysans, compte tenu de ce qu’est l’évolution
des modes de vie, il n’y a pas de secret : il faut maintenir
des prix rémunérateurs et attribuer des aides directes
substantielles correspondant au rôle utile que jouent nos
paysans : qualité des aliments, sécurité sanitaire,
préservation des terroirs et des paysages. Veillons à
valoriser les espaces ruraux qui sont un grand atout de la France.
Une politique nationale d’aménagement du territoire s’impose
pour valoriser notre espace au sein de l’Union européenne.
Elle ne peut résulter de la simple juxtaposition de vingt-deux
contrats de plan État-région élaborés
sans vue d’ensemble. La suppression par le gouvernement du schéma
national d’aménagement du territoire dès 1998 a été
une erreur. Il y a beaucoup à faire pour que les réseaux
à haut débit par exemple irriguent non pas seulement
les zones denses, mais l’ensemble du territoire et permettent, grâce
au télétravail, de vivifier les zones rurales.
Au-delà
de la France, pensons et mettons en œuvre une véritable écologie
de l’Humanité. Tous les peuples ont droit au développement.
Faisons en sorte que celui-ci soit à la fois respectueux
des cultures et des équilibres fondamentaux de la vie, mais
refusons d’en exclure les pays tard venus à la modernité.
C’est une thèse réactionnaire ! La croissance des
jeunes nations reste plus nécessaire que jamais.
9.
Science et Culture, faisons se lever les forces de la création.
Plus
que jamais, l’avenir est à inventer. Il nous faut donc affirmer
sans complexe la liberté de la recherche. Ne confondons pas
la science et la démocratie qui, elle, implique des choix
d’opportunité et par conséquent des décisions
prises à la majorité. Rien de tel ne peut exister
en matière de recherche. Sachons donc résister au
retour de l’obscurantisme, quelque parure chatoyante qu’il revête.
Le moment est venu de donner de nouveaux moteurs à la recherche.
L’initiative publique sera pour cela nécessaire. En matière
d’emploi scientifique plus qu’ailleurs peut-être, il faut
mettre en route des plans de recrutement pluriannuels : Je propose
une grande loi de programmation pour la recherche pour les années
2003-2007 portant à 3% la part de la recherche dans le PIB.
La
culture et la science marchent naturellement de pair. Une vraie
politique culturelle suscite avant tout le désir de culture.
Il y a, dans ce pays, une immense ferveur en matière culturelle
: 50 millions de visiteurs dans les musées l’an dernier,
c’est énorme ! Oui, le peuple français éprouve
un vif désir d’images, de gestes, de mots à partager.
Mais pour qu’il y ait partage, il faut des créateurs. Et
il y a fort à faire pour insuffler l’énergie créatrice
et bâtir un contre-pouvoir à la loi du marché.
Refonder la culture, c’est délivrer le service public de
la télévision de la publicité, en finir avec
l’Audimat, bref, lui rendre sa liberté. C’est surtout
ouvrir la culture française sur le monde, largement, en joignant
les pays francophones aux pays de langue espagnole et portugaise,
pour faire barrage à l’uniformisation marchande. La culture
n’est pas séparable de cette franche réorientation
de la France vers le Sud qui est dans sa vocation : Il nous faut
faire connaître et aimer les créateurs du Sud, Youssou
N’dour le chanteur, Youssef Chahine le cinéaste, Ousmane
Sow le sculpteur, Ahmadou Kourouma l’écrivain, et tant d’autres
qui ouvriront la France à l’avenir du monde.
Là
est le génie de la France : la capacité à brasser
tous les peuples, toutes les émotions à travers la
discipline choisie d’une langue, dont Fernand Braudel disait qu’elle
était 80% de notre identité. Là est notre rôle
: affirmer l’unité de la grande vie humaine par-dessus les
fractures que creuse une mondialisation sans âme.
10.
La France est et doit rester une grande puissance politique.
a)
La France est un grand pays, qui parle au monde entier.
Elle
porte le legs d’une conception de la nation fondée non pas
sur l’origine, mais sur la volonté d’appartenance à
une communauté politique. Faisons vivre pleinement chez nous
cette conception républicaine de la citoyenneté. Proposons
là en exemple aux peuples déchirés par des
haines ancestrales.
Nous
sommes fiers de la geste séculaire par laquelle le peuple
français a su donner sens à son Histoire, même
si les sommets y font voir des abîmes. Ceux qui veulent définitivement
gommer la nation parce qu’elle est un obstacle à l’uniformisation
marchande du monde n’ont de cesse que de discréditer la France.
Ne nous laissons pas prendre à ces campagnes de « repentance
» qui imputent à notre peuple tout entier les crimes
commis par Vichy ou encore l’incapacité de la IVème
République à sortir du bourbier algérien.
Ici,
à Vincennes, nous assumons toute l’Histoire de France avec
ses ombres et ses lumières, mais nous ne laisserons pas entamer
le socle de confiance dont le peuple français, comme tout
peuple, a besoin pour forger son avenir.
L’Histoire
de France, il nous revient de la continuer. Le moment n’est pas
venu d’y mettre fin. La France ne vas pas disparaître avec
le franc. Sa voix, longtemps encore, devra résonner puissamment
en Europe et dans le monde, au service des grandes valeurs dont
nous avons à faire fructifier l’héritage.
b)
La France doit être le moteur d’une Europe de projets ambitieux.
Il
ne s’agit pas d’être pour ou contre l’Europe. C’est absurde.
La France est en Europe. On ne peut pas être contre le continent
auquel on appartient. Il s’agit de savoir ce qu’on veut faire de
l’Europe. On nous répond par des formules attrape-tout
: « Une Fédération d’Etats-Nations ».
Le Janus bifrons exécutif, ce dieu antique à deux
faces, a trouvé sa motion nègre-blanc, mais serait
bien incapable de nous dire ce qui pourrait sortir de ce cercle
carré.
L’élection
de 2002 sera à cet égard décisive car le Janus
exécutif en faisant sienne l’idée d’une Constitution
européenne, a déjà accepté de voir la
France reléguée au rang d’une grande région.
Quand il y a trente peuples en Europe, on fait un traité,
on ne fait pas une Constitution, sauf à vouloir dissoudre
les peuples.
L’élargissement
à vingt-sept États rend absurde tout projet d’intégration
fédérale. La solidarité souhaitable des nations
européennes ne doit pas signifier uniformisation, effacement
de notre personnalité et de notre culture, dévalorisation
de notre Histoire, mépris de nos intérêts.
L’Europe
que nous voulons signifie projets, dynamisme, ambition partagée.
Elle doit compléter les nations qui la composent, et non
s’y substituer. Je suis un euroréaliste.
Je sais par expérience qu’une forte volonté
politique, à condition qu’elle s’appuie sur les nations peut
infléchir la lourde machinerie communautaire.
Mais
je ferai plusieurs suggestions pour mobiliser les nations européennes
et créer un espace commun de débat public :
D’abord,
étendre le droit de proposition, qui aujourd’hui n’appartient
qu’à la seule Commission, à toutes les nations
membres du Conseil européen, instance maîtresse
de l’Union.
Ensuite
rendre publiques les délibérations et les votes
au sein du Conseil.
En
troisième lieu, créer au Parlement européen
une deuxième Chambre représentative des Parlements
nationaux, lieux essentiels de légitimité.
Loin de se perdre dans des mécanos institutionnels, l’Europe
doit s’engager dans de grands projets. La procédure des coopérations
renforcées doit devenir le cadre de ces projets : coopération
monétaire d’abord, liaisons ferrées à grande
vitesse, tunnels transfrontaliers, voies dédiées au
fret ferroviaire, mise à grand gabarit des voies d’eau, dépollution
de la Méditerranée, sûreté des centrales
nucléaires, programmes de recherche, et développement
technologique, industries aéronautiques et spatiales, coopération
universitaire.
La France est en Europe une puissance d’équilibre
et d’ouverture.
Équilibre
dans l’intérêt de toute l’Europe et de l’Allemagne
elle-même : il serait judicieux à cet égard
d’élaborer un nouveau traité de l’Élysée.
Les temps ont changé depuis 1963.
Ouverture,
et d’abord vers le Sud, en resserrant notre coopération,
en particulier avec l’Italie et l’Espagne : Nous devons affronter
tant de défis communs ! Le processus de Barcelone n’a pas
tenu ses promesses ; un quart seulement de l’effort annoncé
a été engagé : raison de plus pour nous engager
résolument en faveur d’une initiative méditerranéenne
de co-développement. La croissance et le progrès social
peuvent seuls apporter à la rive sud à laquelle tant
de liens humains nous attachent, les moyens de faire reculer la
misère, terreau d’un intégrisme fanatique qui serait
une terrible régression pour ces pays et une grave menace
pour notre société.
A
nous de convaincre l’Europe tout entière à commencer
par l’Allemagne que nous devons nous tourner à la fois
vers le Maghreb et vers l’Afrique au Sud, comme vers la Russie à
l’Est, pour créer un véritable partenariat stratégique
au service d’une paix durable.
c)
La voix claire de la République doit se faire entendre dans
les affaires du monde.
La
politique étrangère de la France doit servir l’idéal
républicain et non se laisser asservir par les puissants.
C’est vrai dans les Balkans, où manque cruellement la voix
d’une conception laïque de la citoyenneté déliée
des origines et des religions. C’est vrai au Proche et au Moyen-Orient
où la France doit aider à empêcher que se referme
l’étau d’une violence sans fin. Israël est capable
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