Chers Amis,
C’est
donc là, devant ce mur des Fédérés, que les 27 et
28 mai 1871 s’acheva tragiquement la Commune de Paris. C’est
là que prit fin, avec la semaine sanglante, la bouleversante épopée
des hommes et des femmes qui se révoltèrent contre la capitulation
et l’injustice. C’est là que claquèrent les fusils des troupes versaillaises
abattant sommairement les derniers insurgés réfugiés au Père-Lachaise.
Mais la mort n’a pas eu le dernier mot. Mourir
n’est rien quand on a vécu pour des idées plus grandes que soi.
Est-ce qu’on appelle mourir la fin d’une aventure qui aujourd’hui encore fait
tressaillir les coeurs pour peu qu’on en évoque le souvenir : «C’est
ce souvenir, fleur toujours vivante Qu’aujourd’hui je jette encore poignant. Et
nous ignorons si, dans la tourmente Notre coeur est mort ou s’il est vivant. »
Le
coeur de la Commune est bien vivant aujourd’hui encore. Il n’a pas fini de nous
parler et de nous enseigner. Je voudrais si vous le permettez parler de ce grand
mouvement de notre histoire, en évoquant deux figures qui en ont incarné
la diversité, la ferveur, l’héroïsme. Louise
Michel était née le 29 mai 1830 en Haute-Marne dans le petit château
de Vroncourt où travaillait sa mère. Elle est élevée
comme les enfants de la famille, dans les idées des Lumières. Le
grand-père lui parle de la Première République ; elle lit
Voltaire, Hugo, l’Histoire Universelle. A vingt-deux ans elle devient institutrice.
Mais comme elle ne veut pas prêter serment à l’Empire qui vient d’être
instauré par le coup d’Etat du 2 décembre, elle ne sera pas institutrice
communale : elle ouvre son école à Audeloncourt. Son enseignement
lui attirera bien vite les dénonciations : songez qu’on y chante la Marseillaise
avant l’étude du matin et après l’étude du soir ! Montée
à Paris, elle sera institutrice rue du Château d’eau, puis à
Montmartre. La condition des ouvriers, la condition des femmes du peuple sous
le Second Empire la révoltent. Elle combat l’Empire au nom de « la
République sainte » : «A genoux vainqueurs et vaincus. C’est
la République qui passe». Elle
donne des cours gratuits, s’engage dans la Sociétés Démocratiques
de Moralisation pour aider les ouvrières, et dans le Cercle des Droits
des Femmes. Avec les Blanquistes, elle est de toutes les manifestations qui éclatent
dans Paris à l’annonce du désastre de Sedan et de la chute de Napoléon
III. La capitulation de Bazaine le 31 octobre fait basculer les événements.
Louise Michel fait partie de ceux qui envahissent l’Hôtel de Ville en séquestrant
quelques heures le gouvernement de défense nationale. Elle anime le Comité
de vigilance de Montmartre et le Club blanquiste «La Patrie en danger».
Le
1er mars, les Prussiens entrent dans Paris, et le 17, Thiers demande aux Parisiens
de rendre les canons. Thiers a choisi de cesser le combat. La bourgeoisie conservatrice
qu’il incarne cherche un bon accord avec les Prussiens, pour continuer de tenir
le pays en ordre. Quand
les troupes se présentent à Montmartre pour reprendre les canons,
c’est Louise Michel qui sonne l’alerte : «Trahison, Montmartre ne demande
pas être désarmée. Si nos pères, nos frères,
nos maris rendaient les pièces de canon, nous Citoyennes nous les défendrons
jusqu’à la mort comme on défend le dernier rempart de l’honneur
trahi de la nation vendue. Vive la République ! » Dès
lors le peuple de Paris se mutine : «On était comme soulevés
de terre. Les foules à certaines heures sont à l’avant-garde de
l’océan humain.» Républicaine, blanquiste, féministe
avant l’heure, Louise Michel vient à la Commune comme à l’aboutissement
de son idéal : «tout s’est confondu en un seul chant dans mon
seul rêve, dans un seul amour : la Révolution.(…) La liberté
contenue depuis 20 ans a fait explosion. Les courants étaient au progrès,
les vents soufflaient la liberté. » Louise
Michel se livre aux Versaillais pour sauver sa mère. Elle sera emprisonnée
avant d’être déportée en Nouvelle-Calédonie. Tout différent
est le parcours de cette autre figure de la Commune qu’est Louis Rossel. Officier
protestant, né d’une famille de militaires, il a reçu une éducation
excellente. Il sort deuxième de sa promotion de Polytechnique. Il réussit
à se faire affecter à Metz où il assiste impuissant à
l’attentisme de Bazaine qui conduira à la capitulation. Il court à
Tours où se trouve Gambetta, essaie de lui proposer une stratégie
énergique, mais découvre «un drapeau plutôt qu’un chef»,
qui l’envoie à Nevers commander un régiment du génie. C’est
là qu’il apprend le soulèvement du peuple de Paris refusant de rendre
les canons. Aussitôt il prend sa décision en ces termes : «Instruit
par une dépêche de Versailles rendue publique aujourd’hui qu’il y
a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté
de celui qui n’a pas signé la paix et qui compte pas dans ses rangs des
généraux coupables de capitulation ». Le
20 mars il est à Paris. En dix jours, il crée dix bataillons supplémentaires.
Le
2 avril, il est Chef d’Etat-Major de la Commune, le 29 avril il est nommé
ministre de la Guerre de la Commune. C’est déjà bien tard. La défense
de la Commune est anarchique, désorganisée. Lorsque Rossel veut
lutter contre l’indiscipline, l’insoumission, il est désavoué. Les
officiers sont élus par leurs soldats ! Il est amené le 9 mai à
démissionner de ses fonctions. Arrêté, condamné à
mort, il refuse l’exil qu’on lui propose pour avoir la vie sauve et sera fusillé
à Satory le 28 novembre 1871. Chez
Rossel, c’est le patriotisme qui conduit à la Commune. C’est le refus de
la capitulation, la volonté de continuer le combat. Que
des figures aussi différentes que Louise Michel et Louis Rossel se rassemblent
dans la Commune, nous donne une idée de ce qu’est la permanence de l’idéal
républicain : l’amour de la liberté, de l’indépendance et
de la patrie, l’exigence de justice sociale. Ce
lien entre la justice sociale, et l’indépendance nationale, nos deux héros
l’écrivent de manière parallèle. Louise
Michel : «La Commune de Paris est née de l’indignation contre
les lâchetés, les trahisons, les incapacités de ceux qui gouvernaient
alors. » Louis
Rossel : «Cette révolution est faite par ceux qui souffrent de
l’ordre social actuel. Les erreurs ou les crimes dont elle est entachée
ne doivent pas empêcher les gens honnêtes et instruits de se joindre
à leur parti dans une circonstance critique. » La
Commune de Paris, par son titre même, revendique la filiation d’avec la
Première République, d’avec le soulèvement révolutionnaire
de la Commune de Paris en 1792, de la Deuxième République de février
1848. Et si le 4 septembre 1870 la République est proclamée à
la chute de Napoléon III, la guerre est là, l’ennemi aux portes
de Paris et ceux qui parlent au nom de la République préparent la
capitulation et non la résistance. La
Commune est donc un acte de résistance sociale et patriotique. D’un
côté les conservateurs qui veulent une paix rapide avec l’occupant
pour reprendre les affaires ; de l’autre côté, l’aile marchante de
la République qui sent bien qu’il n’y a pas de justice sociale dans l’asservissement
national. Voilà une constance de l’histoire de France, depuis Jeanne d’Arc,
en passant par Valmy, et jusqu’au 18 juin 1940. L’aristocratie,
puis la bourgeoisie française préférant la soumission, le
peuple relevant le drapeau de la nation. Mais
la Commune marque aussi par son extraordinaire effervescence sociale et culturelle,
le lien entre le patriotisme retrouvé, l’exigence de justice et la capacité
créatrice. Moratoire sur les loyers, suspension des ventes au Mont de Piété,
pensions attribuées aux blessés, aux veuves, aux orphelins des gardes
nationaux tués au combat, réquisition des logements vacants pour
héberger les sinistrés des bombardements, création d’orphelinats,
ventes publiques de produits alimentaires, liberté de la presse, élection
au suffrage universel des fonctionnaires, coopératives ouvrières
pour reprendre les ateliers abandonnés par leurs propriétaires,
municipalisation des bureaux de main d’oeuvre. L’enseignement devient laïque,
trente avant 1905, le Concordat de 1802 est rompu. Dans le domaine de la culture
et des arts, c’est aussi une créativité bouillonnante, une effervescence
d’idées neuves, qui ont cinquante ans d’avance. Courbet, Pottier, Vallès
illustrent les principes nouveaux : libre expansion de l’art, l’indépendance
et la dignité de chaque artiste sont mises sous la sauvegarde de tous.
Les théâtres et les lieux de culture sont ouverts à tous.
La Commune met en place une Fédération artistique pour réunir
peintres, écrivains, musiciens, comédiens. Dans la ville assiégée,
l’esprit a pris le pouvoir. Citoyennes,
citoyens, chers amis, ces leçons doivent être présentes
à nos esprits. Toujours semblable et toujours renouvelée, l’histoire
politique offre aujourd’hui de nouveaux défis. Mais que de permanences
! La
dictature de l’immédiat, la loi de l’image télévisée
qui remplace la durée par l’instant, la réflexion par l’émotion,
nous empêchent souvent de songer à ces continuités et de nous
en imprégner. Depuis plus de deux cents ans la France est républicaine
dans son coeur, même si des régimes de circonstance ont paru la supplanter.
Depuis
plus de deux cents ans, notre peuple est pétri de liberté, d’indépendance,
même si nos élites aristocratiques, puis bourgeoises, ont souvent
préféré pactiser avec l’étranger, des émigrés
de Coblence à ceux qui préféreraient Hitler au Front populaire.
C’est
le peuple en armes qui a mis en déroute les monarchies coalisées
contre la Révolution. C’est
le peuple de Paris qui a voulu continuer le combat plutôt que de pactiser
avec l’occupant, c’est le peuple de l’ombre qui a choisi la Résistance,
et ce furent les anonymes, les sans-grade qui rejoignirent de Gaulle à
Londres. Depuis
plus de deux cents ans, les Républicains allient l’indépendance
nationale à la conquête de l’égalité sociale. L’une
ne va pas sans l’autre. Au
Mouvement républicain et citoyen, nous avons coutume de dire que le progrès
social sans liberté nationale est une imposture. Nous
avons rejeté la Constitution européenne parce qu’elle aurait été
un carcan libéral sur les épaules du peuple français l’obligeant
à se conformer aux dogmes de la flexibilité, de l’abaissement du
coût du travail, de la mise en cause des protections sociales. Nous
n’acceptons pas qu’une Banque centrale européenne sans aucun contrôle
dicte ses règles à la politique économique de treize Etats
libres. Nous voulons changer ses statuts et nous voulons un gouvernement économique
de la zone euro. Nous
n’acceptons pas qu’une mondialisation financière sans âme, qu’un
commerce international sans règle viennent délocaliser les usines,
supprimer les emplois, affaiblir nos atouts. Parce
que nous sommes des Républicains, nous savons que la lutte pour l’emploi,
la revalorisation du travail et des salaires, la protection sociale exige la remise
en cause des règles de l’OMC, du fonctionnement de l’Europe et de l’euro.
Mes
amis, dimanche
dernier, une majorité de Français ont élu Nicolas Sarkozy
Président de la République au terme d’une campagne électorale
où la droite s’est appropriée indûment les valeurs républicaines
que la gauche avait abandonnées depuis des années. Valeur
du travail, amour de la France, droit à la sûreté, émancipation
par l’Ecole, goût de l’effort : voilà pourtant les valeurs en lesquelles
croyaient ceux qui sont morts ici. Relisez cet Appel des citoyens de Paris le
11 avril 1871. «Entendez-vous
le canon qui gronde et le tocsin qui sonne l’appel sacré ? Aux armes !
La Patrie est en danger […] Le peuple se relève en s’écriant : «Pas
de devoirs sans efforts, pas de droits sans devoir. Nous voulons le travail mais
pour en garder le produit. Plus d’exploiteurs, plus de maître. Le travail
et le bien-être pour tous, le gouvernement du peuple par lui-même.
» Ce
sont les valeurs de la République et de la gauche. Et si la gauche avait
perdu la confiance d’une partie des couches populaires, c’est d’abord parce qu’elle
avait abandonné le drapeau à Le Pen et ses valeurs aux démagogues.
Au
cours d’une campagne ardente Ségolène Royal a reçu le soutien
de 17 millions de Français. Les jeunes et les actifs ont voté pour
elle. Elle a commencé l’entreprise de réappropriation par la gauche
de ses valeurs ; et je ne pense pas seulement au drapeau, au 14 Juillet ou à
la Marseillaise. Je pense surtout à la première mise en cause sérieuse
des bases du libéralisme financier qui, sous couvert d’Europe, nous condamne
au chômage de masse par l’euro fort et l’apologie du marché ouvert
où la concurrence est libre, et à la démolition des services
publics. Ce
travail de rénovation, la déconstruction des impostures qui depuis
1992 nous asservissent à la mondialisation libérale, il faut le
poursuivre, appuyés sur les forces du travail et les forces de la jeunesse
qui ont majoritairement soutenu Ségolène Royal. Je lis, comme vous,
que pour certains, l’avenir serait à une social-démocratie décomplexée
à la britannique ou à l’allemande. Etrange concordance des temps.
Nicolas Sarkozy s’affiche avec George Bush quand le peuple américain prend
congé de lui. Et des socialistes français exaltent Tony Blair quand
les Britanniques le chassent, ou la SPD allemande quand elle gouverne sous les
ordres de la droite. Si
le but de l’action politique est d’arriver au gouvernement et vite, le conseil
est bon. Une gauche libérale pourrait retrouver bien vite les palais ministériels.
Mais pourquoi faire ? La politique de Tony Blair ? Croissance inouïe des
inégalités, 12 700 000 pauvres (7 millions en France), privatisations,
suivisme en Irak ? La politique du SPD allemand qui a fait alliance avec la droite,
et après le programme Agenda 2000 brise les acquis sociaux et laisse exploser
la pauvreté ? Non, la France n’est ni la Grande-Bretagne, ni l’Allemagne
; nos histoires sont différentes. La France est républicaine. La
gauche a pour raison d’être l’accomplissement de la République en
tous domaines. Si elle se laissait transformer en aile consolatrice du libéralisme,
elle ne répondrait pas à sa mission, et laisserait à découvert
un immense espace, livrant les couches populaires à l’abandon, à
l’abdication, à la révolte ou aux démagogues de tous horizons.
Voilà pourquoi le MRC propose une refondation républicaine de toute
la gauche. Refondation
républicaine parce que fondée sur les principes de la démocratie,
de la souveraineté populaire, de la citoyenneté. Refondation
d’une République sociale qui protège les siens des prédateurs,
qui protège les salariés du dumping social, les industries des délocalisations,
le commerce des dérèglements monétaires. Refondation
de toute la gauche, offrant une issue à la crise du mouvement communiste,
un débouché à l’aspiration de ce qu’il y a de meilleur chez
les écologistes, soucieux d’une écologie de l’humanité contre
la mise à sac de la planète. Refondation ouverte largement, au-delà
des rangs de la gauche. Non pas à des centristes qui n’existent que par
les incohérences de la droite et de la gauche, mais à des Républicains,
qui au-delà de l’apparent clivage actuel, verront bien que derrière
le discours de Nicolas Sarkozy, il y aura la politique cynique des détenteurs
de la fortune, insouciant de l’intérêt général, fascinée
par l’Amérique, c’est-à-dire par la loi du plus fort. Citoyennes
et Citoyens, chers Amis, notre hommage aux Fédérés, aujourd’hui
au Père-Lachaise, souligne qu’il n’y a pas d’action politique valide qui
ne s’inscrive dans une histoire. Paraphrasant
Jaurès, on pourrait dire qu’un peu de mondialisation médiatique
et superficielle éloigne de l’histoire de la France, en faisant miroiter
les nouveaux charmes d’autres modèles sociaux en Europe ou en Amérique.
Mais une vraie mondialisation intellectuelle, ce « sentiment du monde»
dont parlait Kant, nous ramène à notre histoire. C’est en elle que
nous puiserons l’énergie et la force de relever les défis d’aujourd’hui.
Ce n’est pas en copiant servilement ces sociétés différentes
que nous sortirons de la crise. Il faut inventer, mais dans les traces. Il faut
innover, mais en sachant transmettre. Alors le sacrifice de celles et ceux qui
ont vu s’achever au pied de ce mur le cours de leur vie sous les tirs des fusils
assassins ne sera pas vain. Songeons à ces morts, à ce sang versé,
à cette tragédie aujourd’hui couverte par le silence paisible d’une
matinée de mai. Sous ce calme apparent, séjourne toujours vivant
le souvenir incandescent de la Commune de Paris, de ceux qui étaient montés
à l’assaut du ciel. Non, ce n’est pas mourir que d’exister dans les coeurs,
cent trente-six après, avec la même émotion et la même
espérance.
Jean-Yves AUTEXIER |