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Allocution de JEAN-YVES AUTEXIER
ManifestationFête des cerises ; célébration de la Commune de Paris
Date :
12 mai 2007


Chers Amis,

C’est donc là, devant ce mur des Fédérés, que les 27 et 28 mai 1871 s’acheva tragiquement la Commune de Paris.

C’est là que prit fin, avec la semaine sanglante, la bouleversante épopée des hommes et des femmes qui se révoltèrent contre la capitulation et l’injustice. C’est là que claquèrent les fusils des troupes versaillaises abattant sommairement les derniers insurgés réfugiés au Père-Lachaise. Mais la mort n’a pas eu le dernier mot.

Mourir n’est rien quand on a vécu pour des idées plus grandes que soi. Est-ce qu’on appelle mourir la fin d’une aventure qui aujourd’hui encore fait tressaillir les coeurs pour peu qu’on en évoque le souvenir :

«C’est ce souvenir, fleur toujours vivante Qu’aujourd’hui je jette encore poignant. Et nous ignorons si, dans la tourmente Notre coeur est mort ou s’il est vivant. »

Le coeur de la Commune est bien vivant aujourd’hui encore. Il n’a pas fini de nous parler et de nous enseigner. Je voudrais si vous le permettez parler de ce grand mouvement de notre histoire, en évoquant deux figures qui en ont incarné la diversité, la ferveur, l’héroïsme.

Louise Michel était née le 29 mai 1830 en Haute-Marne dans le petit château de Vroncourt où travaillait sa mère. Elle est élevée comme les enfants de la famille, dans les idées des Lumières. Le grand-père lui parle de la Première République ; elle lit Voltaire, Hugo, l’Histoire Universelle. A vingt-deux ans elle devient institutrice. Mais comme elle ne veut pas prêter serment à l’Empire qui vient d’être instauré par le coup d’Etat du 2 décembre, elle ne sera pas institutrice communale : elle ouvre son école à Audeloncourt. Son enseignement lui attirera bien vite les dénonciations : songez qu’on y chante la Marseillaise avant l’étude du matin et après l’étude du soir ! Montée à Paris, elle sera institutrice rue du Château d’eau, puis à Montmartre. La condition des ouvriers, la condition des femmes du peuple sous le Second Empire la révoltent. Elle combat l’Empire au nom de « la République sainte » : «A genoux vainqueurs et vaincus. C’est la République qui passe». Elle donne des cours gratuits, s’engage dans la Sociétés Démocratiques de Moralisation pour aider les ouvrières, et dans le Cercle des Droits des Femmes. Avec les Blanquistes, elle est de toutes les manifestations qui éclatent dans Paris à l’annonce du désastre de Sedan et de la chute de Napoléon III. La capitulation de Bazaine le 31 octobre fait basculer les événements. Louise Michel fait partie de ceux qui envahissent l’Hôtel de Ville en séquestrant quelques heures le gouvernement de défense nationale. Elle anime le Comité de vigilance de Montmartre et le Club blanquiste «La Patrie en danger».

Le 1er mars, les Prussiens entrent dans Paris, et le 17, Thiers demande aux Parisiens de rendre les canons. Thiers a choisi de cesser le combat. La bourgeoisie conservatrice qu’il incarne cherche un bon accord avec les Prussiens, pour continuer de tenir le pays en ordre.

Quand les troupes se présentent à Montmartre pour reprendre les canons, c’est Louise Michel qui sonne l’alerte : «Trahison, Montmartre ne demande pas être désarmée. Si nos pères, nos frères, nos maris rendaient les pièces de canon, nous Citoyennes nous les défendrons jusqu’à la mort comme on défend le dernier rempart de l’honneur trahi de la nation vendue. Vive la République ! »

Dès lors le peuple de Paris se mutine : «On était comme soulevés de terre. Les foules à certaines heures sont à l’avant-garde de l’océan humain.» Républicaine, blanquiste, féministe avant l’heure, Louise Michel vient à la Commune comme à l’aboutissement de son idéal : «tout s’est confondu en un seul chant dans mon seul rêve, dans un seul amour : la Révolution.(…) La liberté contenue depuis 20 ans a fait explosion. Les courants étaient au progrès, les vents soufflaient la liberté. »

Louise Michel se livre aux Versaillais pour sauver sa mère. Elle sera emprisonnée avant d’être déportée en Nouvelle-Calédonie. Tout différent est le parcours de cette autre figure de la Commune qu’est Louis Rossel. Officier protestant, né d’une famille de militaires, il a reçu une éducation excellente. Il sort deuxième de sa promotion de Polytechnique. Il réussit à se faire affecter à Metz où il assiste impuissant à l’attentisme de Bazaine qui conduira à la capitulation. Il court à Tours où se trouve Gambetta, essaie de lui proposer une stratégie énergique, mais découvre «un drapeau plutôt qu’un chef», qui l’envoie à Nevers commander un régiment du génie. C’est là qu’il apprend le soulèvement du peuple de Paris refusant de rendre les canons. Aussitôt il prend sa décision en ces termes : «Instruit par une dépêche de Versailles rendue publique aujourd’hui qu’il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté de celui qui n’a pas signé la paix et qui compte pas dans ses rangs des généraux coupables de capitulation ».

Le 20 mars il est à Paris. En dix jours, il crée dix bataillons supplémentaires. Le 2 avril, il est Chef d’Etat-Major de la Commune, le 29 avril il est nommé ministre de la Guerre de la Commune. C’est déjà bien tard. La défense de la Commune est anarchique, désorganisée. Lorsque Rossel veut lutter contre l’indiscipline, l’insoumission, il est désavoué. Les officiers sont élus par leurs soldats ! Il est amené le 9 mai à démissionner de ses fonctions. Arrêté, condamné à mort, il refuse l’exil qu’on lui propose pour avoir la vie sauve et sera fusillé à Satory le 28 novembre 1871. Chez Rossel, c’est le patriotisme qui conduit à la Commune. C’est le refus de la capitulation, la volonté de continuer le combat.

Que des figures aussi différentes que Louise Michel et Louis Rossel se rassemblent dans la Commune, nous donne une idée de ce qu’est la permanence de l’idéal républicain : l’amour de la liberté, de l’indépendance et de la patrie, l’exigence de justice sociale.

Ce lien entre la justice sociale, et l’indépendance nationale, nos deux héros l’écrivent de manière parallèle.

Louise Michel : «La Commune de Paris est née de l’indignation contre les lâchetés, les trahisons, les incapacités de ceux qui gouvernaient alors. »

Louis Rossel : «Cette révolution est faite par ceux qui souffrent de l’ordre social actuel. Les erreurs ou les crimes dont elle est entachée ne doivent pas empêcher les gens honnêtes et instruits de se joindre à leur parti dans une circonstance critique. »

La Commune de Paris, par son titre même, revendique la filiation d’avec la Première République, d’avec le soulèvement révolutionnaire de la Commune de Paris en 1792, de la Deuxième République de février 1848. Et si le 4 septembre 1870 la République est proclamée à la chute de Napoléon III, la guerre est là, l’ennemi aux portes de Paris et ceux qui parlent au nom de la République préparent la capitulation et non la résistance.

La Commune est donc un acte de résistance sociale et patriotique.

D’un côté les conservateurs qui veulent une paix rapide avec l’occupant pour reprendre les affaires ; de l’autre côté, l’aile marchante de la République qui sent bien qu’il n’y a pas de justice sociale dans l’asservissement national. Voilà une constance de l’histoire de France, depuis Jeanne d’Arc, en passant par Valmy, et jusqu’au 18 juin 1940.

L’aristocratie, puis la bourgeoisie française préférant la soumission, le peuple relevant le drapeau de la nation.

Mais la Commune marque aussi par son extraordinaire effervescence sociale et culturelle, le lien entre le patriotisme retrouvé, l’exigence de justice et la capacité créatrice. Moratoire sur les loyers, suspension des ventes au Mont de Piété, pensions attribuées aux blessés, aux veuves, aux orphelins des gardes nationaux tués au combat, réquisition des logements vacants pour héberger les sinistrés des bombardements, création d’orphelinats, ventes publiques de produits alimentaires, liberté de la presse, élection au suffrage universel des fonctionnaires, coopératives ouvrières pour reprendre les ateliers abandonnés par leurs propriétaires, municipalisation des bureaux de main d’oeuvre. L’enseignement devient laïque, trente avant 1905, le Concordat de 1802 est rompu. Dans le domaine de la culture et des arts, c’est aussi une créativité bouillonnante, une effervescence d’idées neuves, qui ont cinquante ans d’avance. Courbet, Pottier, Vallès illustrent les principes nouveaux : libre expansion de l’art, l’indépendance et la dignité de chaque artiste sont mises sous la sauvegarde de tous. Les théâtres et les lieux de culture sont ouverts à tous. La Commune met en place une Fédération artistique pour réunir peintres, écrivains, musiciens, comédiens. Dans la ville assiégée, l’esprit a pris le pouvoir.

Citoyennes, citoyens, chers amis,
ces leçons doivent être présentes à nos esprits. Toujours semblable et toujours renouvelée, l’histoire politique offre aujourd’hui de nouveaux défis. Mais que de permanences !

La dictature de l’immédiat, la loi de l’image télévisée qui remplace la durée par l’instant, la réflexion par l’émotion, nous empêchent souvent de songer à ces continuités et de nous en imprégner. Depuis plus de deux cents ans la France est républicaine dans son coeur, même si des régimes de circonstance ont paru la supplanter.

Depuis plus de deux cents ans, notre peuple est pétri de liberté, d’indépendance, même si nos élites aristocratiques, puis bourgeoises, ont souvent préféré pactiser avec l’étranger, des émigrés de Coblence à ceux qui préféreraient Hitler au Front populaire.

C’est le peuple en armes qui a mis en déroute les monarchies coalisées contre la Révolution.

C’est le peuple de Paris qui a voulu continuer le combat plutôt que de pactiser avec l’occupant, c’est le peuple de l’ombre qui a choisi la Résistance, et ce furent les anonymes, les sans-grade qui rejoignirent de Gaulle à Londres.

Depuis plus de deux cents ans, les Républicains allient l’indépendance nationale à la conquête de l’égalité sociale. L’une ne va pas sans l’autre.

Au Mouvement républicain et citoyen, nous avons coutume de dire que le progrès social sans liberté nationale est une imposture.

Nous avons rejeté la Constitution européenne parce qu’elle aurait été un carcan libéral sur les épaules du peuple français l’obligeant à se conformer aux dogmes de la flexibilité, de l’abaissement du coût du travail, de la mise en cause des protections sociales.

Nous n’acceptons pas qu’une Banque centrale européenne sans aucun contrôle dicte ses règles à la politique économique de treize Etats libres. Nous voulons changer ses statuts et nous voulons un gouvernement économique de la zone euro.

Nous n’acceptons pas qu’une mondialisation financière sans âme, qu’un commerce international sans règle viennent délocaliser les usines, supprimer les emplois, affaiblir nos atouts.

Parce que nous sommes des Républicains, nous savons que la lutte pour l’emploi, la revalorisation du travail et des salaires, la protection sociale exige la remise en cause des règles de l’OMC, du fonctionnement de l’Europe et de l’euro.

Mes amis,
dimanche dernier, une majorité de Français ont élu Nicolas Sarkozy Président de la République au terme d’une campagne électorale où la droite s’est appropriée indûment les valeurs républicaines que la gauche avait abandonnées depuis des années.

Valeur du travail, amour de la France, droit à la sûreté, émancipation par l’Ecole, goût de l’effort : voilà pourtant les valeurs en lesquelles croyaient ceux qui sont morts ici. Relisez cet Appel des citoyens de Paris le 11 avril 1871.

«Entendez-vous le canon qui gronde et le tocsin qui sonne l’appel sacré ? Aux armes ! La Patrie est en danger […] Le peuple se relève en s’écriant : «Pas de devoirs sans efforts, pas de droits sans devoir. Nous voulons le travail mais pour en garder le produit. Plus d’exploiteurs, plus de maître. Le travail et le bien-être pour tous, le gouvernement du peuple par lui-même. »

Ce sont les valeurs de la République et de la gauche. Et si la gauche avait perdu la confiance d’une partie des couches populaires, c’est d’abord parce qu’elle avait abandonné le drapeau à Le Pen et ses valeurs aux démagogues.

Au cours d’une campagne ardente Ségolène Royal a reçu le soutien de 17 millions de Français. Les jeunes et les actifs ont voté pour elle. Elle a commencé l’entreprise de réappropriation par la gauche de ses valeurs ; et je ne pense pas seulement au drapeau, au 14 Juillet ou à la Marseillaise. Je pense surtout à la première mise en cause sérieuse des bases du libéralisme financier qui, sous couvert d’Europe, nous condamne au chômage de masse par l’euro fort et l’apologie du marché ouvert où la concurrence est libre, et à la démolition des services publics.

Ce travail de rénovation, la déconstruction des impostures qui depuis 1992 nous asservissent à la mondialisation libérale, il faut le poursuivre, appuyés sur les forces du travail et les forces de la jeunesse qui ont majoritairement soutenu Ségolène Royal. Je lis, comme vous, que pour certains, l’avenir serait à une social-démocratie décomplexée à la britannique ou à l’allemande. Etrange concordance des temps. Nicolas Sarkozy s’affiche avec George Bush quand le peuple américain prend congé de lui. Et des socialistes français exaltent Tony Blair quand les Britanniques le chassent, ou la SPD allemande quand elle gouverne sous les ordres de la droite.

Si le but de l’action politique est d’arriver au gouvernement et vite, le conseil est bon. Une gauche libérale pourrait retrouver bien vite les palais ministériels. Mais pourquoi faire ? La politique de Tony Blair ? Croissance inouïe des inégalités, 12 700 000 pauvres (7 millions en France), privatisations, suivisme en Irak ? La politique du SPD allemand qui a fait alliance avec la droite, et après le programme Agenda 2000 brise les acquis sociaux et laisse exploser la pauvreté ? Non, la France n’est ni la Grande-Bretagne, ni l’Allemagne ; nos histoires sont différentes. La France est républicaine.

La gauche a pour raison d’être l’accomplissement de la République en tous domaines. Si elle se laissait transformer en aile consolatrice du libéralisme, elle ne répondrait pas à sa mission, et laisserait à découvert un immense espace, livrant les couches populaires à l’abandon, à l’abdication, à la révolte ou aux démagogues de tous horizons. Voilà pourquoi le MRC propose une refondation républicaine de toute la gauche.

Refondation républicaine parce que fondée sur les principes de la démocratie, de la souveraineté populaire, de la citoyenneté.

Refondation d’une République sociale qui protège les siens des prédateurs, qui protège les salariés du dumping social, les industries des délocalisations, le commerce des dérèglements monétaires.

Refondation de toute la gauche, offrant une issue à la crise du mouvement communiste, un débouché à l’aspiration de ce qu’il y a de meilleur chez les écologistes, soucieux d’une écologie de l’humanité contre la mise à sac de la planète. Refondation ouverte largement, au-delà des rangs de la gauche. Non pas à des centristes qui n’existent que par les incohérences de la droite et de la gauche, mais à des Républicains, qui au-delà de l’apparent clivage actuel, verront bien que derrière le discours de Nicolas Sarkozy, il y aura la politique cynique des détenteurs de la fortune, insouciant de l’intérêt général, fascinée par l’Amérique, c’est-à-dire par la loi du plus fort.

Citoyennes et Citoyens, chers Amis,
notre hommage aux Fédérés, aujourd’hui au Père-Lachaise, souligne qu’il n’y a pas d’action politique valide qui ne s’inscrive dans une histoire.

Paraphrasant Jaurès, on pourrait dire qu’un peu de mondialisation médiatique et superficielle éloigne de l’histoire de la France, en faisant miroiter les nouveaux charmes d’autres modèles sociaux en Europe ou en Amérique. Mais une vraie mondialisation intellectuelle, ce « sentiment du monde» dont parlait Kant, nous ramène à notre histoire. C’est en elle que nous puiserons l’énergie et la force de relever les défis d’aujourd’hui. Ce n’est pas en copiant servilement ces sociétés différentes que nous sortirons de la crise. Il faut inventer, mais dans les traces. Il faut innover, mais en sachant transmettre. Alors le sacrifice de celles et ceux qui ont vu s’achever au pied de ce mur le cours de leur vie sous les tirs des fusils assassins ne sera pas vain. Songeons à ces morts, à ce sang versé, à cette tragédie aujourd’hui couverte par le silence paisible d’une matinée de mai. Sous ce calme apparent, séjourne toujours vivant le souvenir incandescent de la Commune de Paris, de ceux qui étaient montés à l’assaut du ciel. Non, ce n’est pas mourir que d’exister dans les coeurs, cent trente-six après, avec la même émotion et la même espérance.


Jean-Yves AUTEXIER

www.mrc75.org
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