Tribune libre de Me Bernard Prudhon, Avocat à la Cour d’Appel de Paris, Ancien Professeur à la Faculté de Droit de Kaboul. Cette tribune n'engage que son auteur et n'a pas fait l'objet d'un débat ni d'une approbation par le Mouvement Républicain & Citoyen.
Lors du G 20 qui s’est tenu début avril 2009 à Londres à Strasbourg et à Kehl, le Président Obama a dénoncé l’Afghanistan comme "la terre de tous les périls" et fait savoir en des termes que n’aurait pas désavoués son prédécesseur G W Bush qu’il y envoyait un supplément d’effectif de 17 000 hommes, enjoignant par ailleurs aux nations supplétives d’accroitre, elles aussi, leur prise en charge du fardeau.
Le 24 mars 2009 devant le Sénat des Etats-Unis, le général américain Bantz Craddock, commandant en chef des forces de l’OTAN, stigmatisait les difficultés d’utilisation des forces supplétives placées sous son autorité, pour déplorer l’efficacité réduite d’une "alliance à deux vitesses", les gouvernements en cause s’opposant soit à la levée des restrictions mises à l’utilisation de leurs troupes, soit à l’envoi de renforts dont elles pouvaient avoir besoin (1).
Témoignage non contredit par les nations supplétives de l’U.E. qui à l’issue des rencontres de Strasbourg ont fait savoir qu’à elles toutes elles ne consentiraient qu’à l’envoi de renforts d’un total de 5000 hommes, l’Angleterre en fournissant les deux tiers. Manifestation claire d’une solidarité tiède.
Toutes circonstances qui ne sauraient faire oublier les déclarations de Nicolas Sarkozy du printemps dernier à Bucarest. Il y faisait savoir le retour de la France sous commandement militaire intégré de l’OTAN, -- à ce jour chose faite, -- et la nouvelle mission de son dispositif armé en Afghanistan, jusqu’alors cantonné à la sécurité de Kaboul, mais dorénavant promue au rang d’unité combattante et opérationnelle de l’armée des Etats Unis.
Montée en puissance singulière de la contribution française, à ce jour non démentie. Ne s’y sont associées sous cette forme aucunes des autres nations européennes présentes en Afghanistan. Sans doute ont-elles pris conscience de l’énormité de la tâche à accomplir pour pacifier un pays qui des années durant a tenu en échec une armée soviétique de
plus de 100 000 hommes. Mais peut être ont-elles aussi perçu dans la nouvelle donne Obama, visant à la régionalisation du conflit, une opacité diplomatique nouvelle plus incitative à la réserve qu’à une participation accrue.
A la réunion latérale de La Haye qui n’a tenu d’exister qu’à la seule diplomatie américaine, ont été en effet invités les Etats limitrophes de l’Afghanistan, dont la Russie, la Chine, le Pakistan et l’Iran, et d’autres encore comme l’Arabie Saoudite, toutes nations voisines certes, mais dont la convergence des points de vue n’est pas le trait dominant. La stabilisation de l’Afghanistan peut elle y gagner, ou les Etats-Unis y trouver la voie d’une "stratégie de sortie" selon le vocabulaire de leur nouveau Président ?
L’avenir le dira, mais dans l’attente de son incertain verdict, rien ne saurait justifier la mise en flèche de la France dans un tel bourbier. Trouverait elle ses raisons dans l’élargissement de l’affrontement qui s’y déroule ? Sinon quels pourraient en être les mobiles ? Et que pourrait avoir à y gagner la nation française et plus encore à y perdre ?
Le 24 mars 2009 devant le Sénat des Etats-Unis, le général américain Bantz Craddock, commandant en chef des forces de l’OTAN, stigmatisait les difficultés d’utilisation des forces supplétives placées sous son autorité, pour déplorer l’efficacité réduite d’une "alliance à deux vitesses", les gouvernements en cause s’opposant soit à la levée des restrictions mises à l’utilisation de leurs troupes, soit à l’envoi de renforts dont elles pouvaient avoir besoin (1).
Témoignage non contredit par les nations supplétives de l’U.E. qui à l’issue des rencontres de Strasbourg ont fait savoir qu’à elles toutes elles ne consentiraient qu’à l’envoi de renforts d’un total de 5000 hommes, l’Angleterre en fournissant les deux tiers. Manifestation claire d’une solidarité tiède.
Toutes circonstances qui ne sauraient faire oublier les déclarations de Nicolas Sarkozy du printemps dernier à Bucarest. Il y faisait savoir le retour de la France sous commandement militaire intégré de l’OTAN, -- à ce jour chose faite, -- et la nouvelle mission de son dispositif armé en Afghanistan, jusqu’alors cantonné à la sécurité de Kaboul, mais dorénavant promue au rang d’unité combattante et opérationnelle de l’armée des Etats Unis.
Montée en puissance singulière de la contribution française, à ce jour non démentie. Ne s’y sont associées sous cette forme aucunes des autres nations européennes présentes en Afghanistan. Sans doute ont-elles pris conscience de l’énormité de la tâche à accomplir pour pacifier un pays qui des années durant a tenu en échec une armée soviétique de
plus de 100 000 hommes. Mais peut être ont-elles aussi perçu dans la nouvelle donne Obama, visant à la régionalisation du conflit, une opacité diplomatique nouvelle plus incitative à la réserve qu’à une participation accrue.
A la réunion latérale de La Haye qui n’a tenu d’exister qu’à la seule diplomatie américaine, ont été en effet invités les Etats limitrophes de l’Afghanistan, dont la Russie, la Chine, le Pakistan et l’Iran, et d’autres encore comme l’Arabie Saoudite, toutes nations voisines certes, mais dont la convergence des points de vue n’est pas le trait dominant. La stabilisation de l’Afghanistan peut elle y gagner, ou les Etats-Unis y trouver la voie d’une "stratégie de sortie" selon le vocabulaire de leur nouveau Président ?
L’avenir le dira, mais dans l’attente de son incertain verdict, rien ne saurait justifier la mise en flèche de la France dans un tel bourbier. Trouverait elle ses raisons dans l’élargissement de l’affrontement qui s’y déroule ? Sinon quels pourraient en être les mobiles ? Et que pourrait avoir à y gagner la nation française et plus encore à y perdre ?
o O o
Le conflit ne s’est jamais présenté sous la forme d’une guerre d’Etat à Etat. Dès l’origine il a pris la tournure d’une guerre civile affrontée à une armée venue de l’étranger. N’y sont en effet combattus ni l’Afghanistan, ni le Pakistan, mais poursuivis et traqués des mouvements protéiformes à philosophies plus ou moins superposables. Ils prennent le nom d’Alkaïda, de Djihad, de Talibans, et dernière version d’une terminologie occidentale, -- essoufflée à force d’y englober des afflux sans cesse renouvelés de populations, -- d’O M F ("Forces Militantes d’Opposition" selon la dernier vocabulaire en vogue dans les milieux de l’O T A N).
Forces militantes d’opposition donc, non pas militaires mais civiles par nature, les forces armées exportées en charge de les contenir n’ayant pas pour objet la conquête du territoire, mais le maintien sur celui-ci, -- où elles sont invitées par un gouvernement de connivence, -- d’un ordre public qu’il n’est pas en mesure d’assurer lui-même. Ce pourquoi les populations autochtones ne peuvent voir dans les troupes armées qui protègent ce dernier que la manifestation d’envahisseurs étrangers qui ne méritent d’autre réponse que celle de la rébellion. On conçoit dans ces conditions qu’il s’ agisse là, moins d’une guerre interétatique au sens du droit international public, que de l’affrontement d’un dispositif militaire étranger à des populations locales en état d’insurrection permanente,
insurrection de redoutables conséquences eu égard à son extrême volatilité et aux risques élevés d’expansion géographique qu’elle comporte.
Ce risque fut évident dès décembre 2007 lors des bombardements américains de grande envergure effectués à l’intérieur même du territoire du Pakistan, là ou se trouvent sanctuaires talibans et chefferies pachtounes. Il se réalise en avril 2009 à l’intérieur même du Pakistan où les milices rebelles déjà largement implantées dans la vallée du Swap viennent de prendre le contrôle armé du district de Buner à quelque 100 km de la capitale Islamabad (2).
Toutes agressions aériennes ou implantations territoriales armées qui déstabilisent l’opinion publique pakistanaise au point de mettre en péril le récent gouvernement de M. Zardari, fragile héritier de la dynastie Bhutto, Pachtounes d’Afghanistan et Pachtounes du Pakistan, tous nomades par devant l’Eternel, ne se reconnaissant qu’en tant que Pachtounes sans autre attribut, et ignorent avec superbe le tracé de la ligne Durant dessiné en 1893 par la diplomatie britannique pour tenir lieu de frontière afghano / pakistanaise.
A l’instabilité quasi permanente des zones d’insécurité et de combats s’ajoute l’incertitude de leur durée elle-même liée aux ressources de financement des insurgés. Elles procèdent des recettes de la culture du pavot d’où dérive, l’opium et l’héroïne de provenance afghane qui chacun pour leur part couvrent désormais 90 % des besoins mondiaux. L’O N U et son échelon régional la F I A S (Force Internationale d’Assistance et de Sécurité) ont en charge d’en éradiquer les plantations, ce à quoi l’une et l’autre s’emploient avec opiniâtreté à défaut de résultats.
Mais seraient elles en mesure de les obtenir, par voie d’interdit réglementaire pur et simple qu’elles n’en prendraient, ni n’en feraient prendre le décret. Les populations rurales y trouveraient, -- dit on, -- motif à rejoindre les rangs de l’opposition militante. Ce qui se conçoit en effet à en juger par le refus radical des gens des fermes de s’adonner aux cultures de substitution (blés et cotons) qui leur sont proposées, d’une rentabilité trop faible, de cinq à dix fois inférieure à ce que leur rapporte le pavot.
L’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (U N I O C), par ses très officiels communiqués de presse, souligne que de toute son histoire jamais l’Afghanistan n’y avait consacré autant de surfaces cultivées, et qu’en 2006 la progression de sa mise en culture a fait plus que compenser l’élimination d’autres sources géographiques d’approvi-
sionnement. Ce pourquoi sans doute les experts tiennent pour acquis le bien fondé de la corrélation des progrès de la production à l’extension de l’insurrection, les uns servant au financement de l’autre.
Voila pourquoi le conflit afghan est une "guerre" à nulle autre pareille : les modalités de son issue restent inédites, ses dimensions imprévisibles, son financement inépuisable et sans entrave possible, tirant ses ressources du tréfonds des vices de l’Occident clandestin.
Mais la France, -- poussée par son Président, pour être promue au rang de première de la classe atlantiste des nations supplétives, – et les nations supplétives elles mêmes, que vont elles faire dans cette galère ?
La question mérite d’être posée. Pour y répondre, Nicolas Sarkozy explique que l’engagement de l’armée française en Afghanistan n’a d’autre sens que d’y porter la démocratie et d’y défendre la liberté, reprenant ainsi le slogan de la guerre contre le terrorisme. Et son ministre, Michèle Alliot-Marie écrit "qu’agir, c’est intervenir "là ou sont…les camps d’entrainement et les écoles d’endoctrinement,"(3)
Mais exporter la démocratie en Afghanistan reste un projet illusoire. Quiconque n’en disconviendra qui ait tant soit peu approché cet Etat de religion officielle islamique, de peuplement pluriethnique, de tribus pourvues d’us et coutumes distinctes les unes des autres qu’un Etat monoforme et égalitaire n’a pas vocation à régir. Quant aux camps d’entrainement et centres d’endoctrinement, leur apparition n’a précédé ni l’invasion soviétique de 1979, ni l’intrusion des armées américaines qui s’ensuivit, ils n’en ont été que la conséquence ou la réplique, et nul ne saurait s’en étonner. En prendre fait et cause ne peut donc suffire à établir que n’ait jamais jailli de cette terre d’Afghanistan quelque source initiale de terrorisme autochtone, ni justifier qu’y faire le "tapis de bombes" puisse servir à en éradiquer la source.
Toutes réponses donc qui n’en sont pas, la participation des nations supplétives à l’aventure américaine restant ainsi, dans son énonciation officielle, sans motivation sérieuse. L’évènement méritait pourtant plus amples considérants eu égard à sa dimension quasi continentale et à sa durée indéterminée. Sur les vingt sept Etats membres de l’U E, les troupes de vingt cinq d’entre eux se trouvent regroupées en Afghanistan, sans qu’aucun des gouvernements concernés n’ait affiché le moindre souci du calendrier de l’issue des opérations en cours.
La question du temps à y passer serait elle incongrue, qu’une interrogation persiste : celle des objectifs réels de la poursuite de celles-ci. Ne serviraient ils pas à l’instrumentalisation des effets et développements qu’ils peuvent comporter dans le traitement de la crise économique dont les effets dépressifs restent à réduire ?
Le financement public des programmes d’armement a ceci qui lui est propre, que l’Etat en charge de l’assumer a la faculté d’en fixer à discrétion le budget et la demande sans contrainte de marché (l’armement dissuasif par nature remplissant pleinement son office quelque usage qu’on en fasse ou quantité qu’on en commande). L’investissement autonome de la sorte opéré, via la démultiplication des revenus qu’il génère, provoque à contre cycle l’augmentation ou le soutien du PIB et la réduction du sous emploi. La destruction par ailleurs des biens existants et l’impératif de leur reconstitution, -- facteurs d’une meilleure rentabilité escomptée des capitaux investis, -- achève de créer les conditions propres à la renaissance et au relai des investissements privés.
De la sorte s’opère la sortie de crise tandis que s’installe un conflit ou une guerre qui en crée les conditions, et vice versa. Vielle lune dira t-on, mais ce qui se passe et se prépare en Afghanistan, -- et l’imprévisibilité des risques de dérive qu’il comporte, -- pourraient être à la hauteur des gigantesques difficultés de notre temps. Il n’est pas nécessaire pour le comprendre d’avoir lu Rosa-Luxembourg, chacun sachant bien que la guerre fait marcher les affaires
C’est à ce point vrai que Hervé Morin, ministre de la Défense Nationale dans son émission télévisée du 11 septembre 2008 pour traiter de ce qu’il appelle la "mission civilisatrice de la France," a précisé qu’elle impliquait, pour préalable du retour à la paix, la nécessité de la reconstruction de l’Afghanistan, celle, -- a-t-il précisé, -- de ses pistes, de ses ponts, de ses écoles et de ses hôpitaux (2).. En d’autres termes, après la guerre, … vient le temps du business, on le savait déjà, mais il se pourrait qu’en l’occurrence les investisseurs français ne soient pas conviés à s’asseoir à ce banquet, ni non plus à prendre part au festin qui y sera donné.
Le ressentiment du peuple afghan, -- ou le courroux de ses émissaires politiques, -- pourrait y faire obstacle. Ils avaient été, il est vrai habitués à un tout autre ton, dans le cadre des relations bilatérales traditionnelles de la France à l’Afghanistan. Et le contenu de celles-ci, -- pour ne relever que de l’ordre de la morale et de l’esprit, -- donne la mesure de l’atout politique majeur que leur interruption est de nature à ruiner.
Sur les chaines de l’Hindu-Kush, et dès après que l’Anglais en ait été bouté, les deux lycées de Kaboul, l’un fondé en 1920, l’Estiqlal qui veut dire l’indépendance, l’autre le Malalaî du nom d’une héroïne afghane du 19ième siècle, se sont vus confiés la charge de l’enseignement secondaire général en Afghanistan. Ils s’en sont acquittés en français toutes matières confondues, contribuant ainsi à en diffuser la langue dans cette région d’Asie centrale, et des générations d’Afghans se souviennent y avoir jadis récité Bérénice et Andromaque. Hommage reçu.
Hommage rendu par la Délégation Archéologique Française pour l’Afghanistan (D A F A), dont les travaux de notoriété mondiale, -- le trésor de Bagram, les sondages de Bactres la cité d’Alexandre, et le site hellénistique d’Ali Kammoun, entre autres, -- ont restitué à l’Afghanistan la splendeur de son passé à sa mémoire perdue, et valu à deux savants français les honneurs de la Coupole (Alfred Foucher et Daniel Schlumberger le premier reçu en 1928 et le second en 1958).
Voila pour l’essentiel qui se suffit en soi, à la limite de la susceptibilité nationale afghane. Singulier face à face et mutuel respect de deux âges de l’Histoire, ajusté à l’ombrageuse fierté d’un peuple libre, Ce fut l’oeuvre d’une diplomatie sans faute qui pour rester fidèle aux amitiés d’antan n’eut pas manqué d’être exemplaire.
Mais que peut il en advenir après que le gouvernement de Paris a choisi de planter sur le sol d’Afghanistan ses soldats en armes ?
En pareilles circonstances, la déconsidération morale au regard du reste du monde, dont la France fait l’objet, est à la mesure des violations qu’elle affiche des grands principes du Droit International Public. Le Professeur Robert Charvin, aux termes de son article intitulé "L’Affrontement des Etats-Unis-Afghanistan et le déclin du Droit international" (http//www,ridi,org /adi), note en effet
- que le bénéfice de l’agression à leur encontre qu’invoquent les Etats-Unis ne saurait leur être acquis dès lors qu’au sens de la résolution 2314 de l’assemblée Générale des Nations Unies, une agression ne peut être que le fait d’un Etat, et selon la jurisprudence de la Cour de Justice, d’un Etat ou d’une bande armée commandée par un Etat, grief dont il ne peut être fait reproche à l’Afghanistan, celui-ci n’ayant à répondre que de l’hébergement et de la non livraison de terroriste présumé,
- que pour s’en tenir à l’excuse de légitime défense qu’invoquent encore les Etats-Unis, ils ne seraient pas mieux placés pour en obtenir le bénéfice s’il leur était accessible, l’Etat agressé n’étant pas libre du choix et du volume de la réplique, et nulle juste proportion ne pouvant être relevée entre l’acte illicite du 11 septembre 2001 à l’encontre des Twin Towers et les bombardements systématiques et prolongés par l’aviation américaine d’un territoire qui n’est pas leur,
- que pour le cas ou les forces supplétives implantées sur le sol afghan viendraient à vouloir reprendre à leur compte l’argument de la légitime défense, ils ne seraient pas même recevables à le faire, la notion de légitime défense ne pouvant par nature être multilatéralisée.
S’en déduit que les Etats-Unis ne sont pas une Puissance agressée au sens juridique du terme, qu’ils ne peuvent donc en toute logique bénéficier d’une quelconque excuse de provocation, inaccessible par ailleurs aux nations supplétives de l’Union européennes non recevables à s’en prévaloir. L’illégalité de la présence de celles-ci sur le sol afghan est ainsi tout aussi flagrante que celle des troupes américaines elles mêmes, et les exactions des uns ne sauraient occulter celles des autres.
L’état du Droit étant ce qu’il est, le coma de l’O N U n’y peut rien changer. Mieux vaudrait le dénoncer que de jouer aux petits soldats aux ordres de jure (via l’OTAN) d’une puissance économique désormais de second rang.
Le conflit ne s’est jamais présenté sous la forme d’une guerre d’Etat à Etat. Dès l’origine il a pris la tournure d’une guerre civile affrontée à une armée venue de l’étranger. N’y sont en effet combattus ni l’Afghanistan, ni le Pakistan, mais poursuivis et traqués des mouvements protéiformes à philosophies plus ou moins superposables. Ils prennent le nom d’Alkaïda, de Djihad, de Talibans, et dernière version d’une terminologie occidentale, -- essoufflée à force d’y englober des afflux sans cesse renouvelés de populations, -- d’O M F ("Forces Militantes d’Opposition" selon la dernier vocabulaire en vogue dans les milieux de l’O T A N).
Forces militantes d’opposition donc, non pas militaires mais civiles par nature, les forces armées exportées en charge de les contenir n’ayant pas pour objet la conquête du territoire, mais le maintien sur celui-ci, -- où elles sont invitées par un gouvernement de connivence, -- d’un ordre public qu’il n’est pas en mesure d’assurer lui-même. Ce pourquoi les populations autochtones ne peuvent voir dans les troupes armées qui protègent ce dernier que la manifestation d’envahisseurs étrangers qui ne méritent d’autre réponse que celle de la rébellion. On conçoit dans ces conditions qu’il s’ agisse là, moins d’une guerre interétatique au sens du droit international public, que de l’affrontement d’un dispositif militaire étranger à des populations locales en état d’insurrection permanente,
insurrection de redoutables conséquences eu égard à son extrême volatilité et aux risques élevés d’expansion géographique qu’elle comporte.
Ce risque fut évident dès décembre 2007 lors des bombardements américains de grande envergure effectués à l’intérieur même du territoire du Pakistan, là ou se trouvent sanctuaires talibans et chefferies pachtounes. Il se réalise en avril 2009 à l’intérieur même du Pakistan où les milices rebelles déjà largement implantées dans la vallée du Swap viennent de prendre le contrôle armé du district de Buner à quelque 100 km de la capitale Islamabad (2).
Toutes agressions aériennes ou implantations territoriales armées qui déstabilisent l’opinion publique pakistanaise au point de mettre en péril le récent gouvernement de M. Zardari, fragile héritier de la dynastie Bhutto, Pachtounes d’Afghanistan et Pachtounes du Pakistan, tous nomades par devant l’Eternel, ne se reconnaissant qu’en tant que Pachtounes sans autre attribut, et ignorent avec superbe le tracé de la ligne Durant dessiné en 1893 par la diplomatie britannique pour tenir lieu de frontière afghano / pakistanaise.
A l’instabilité quasi permanente des zones d’insécurité et de combats s’ajoute l’incertitude de leur durée elle-même liée aux ressources de financement des insurgés. Elles procèdent des recettes de la culture du pavot d’où dérive, l’opium et l’héroïne de provenance afghane qui chacun pour leur part couvrent désormais 90 % des besoins mondiaux. L’O N U et son échelon régional la F I A S (Force Internationale d’Assistance et de Sécurité) ont en charge d’en éradiquer les plantations, ce à quoi l’une et l’autre s’emploient avec opiniâtreté à défaut de résultats.
Mais seraient elles en mesure de les obtenir, par voie d’interdit réglementaire pur et simple qu’elles n’en prendraient, ni n’en feraient prendre le décret. Les populations rurales y trouveraient, -- dit on, -- motif à rejoindre les rangs de l’opposition militante. Ce qui se conçoit en effet à en juger par le refus radical des gens des fermes de s’adonner aux cultures de substitution (blés et cotons) qui leur sont proposées, d’une rentabilité trop faible, de cinq à dix fois inférieure à ce que leur rapporte le pavot.
L’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (U N I O C), par ses très officiels communiqués de presse, souligne que de toute son histoire jamais l’Afghanistan n’y avait consacré autant de surfaces cultivées, et qu’en 2006 la progression de sa mise en culture a fait plus que compenser l’élimination d’autres sources géographiques d’approvi-
sionnement. Ce pourquoi sans doute les experts tiennent pour acquis le bien fondé de la corrélation des progrès de la production à l’extension de l’insurrection, les uns servant au financement de l’autre.
Voila pourquoi le conflit afghan est une "guerre" à nulle autre pareille : les modalités de son issue restent inédites, ses dimensions imprévisibles, son financement inépuisable et sans entrave possible, tirant ses ressources du tréfonds des vices de l’Occident clandestin.
Mais la France, -- poussée par son Président, pour être promue au rang de première de la classe atlantiste des nations supplétives, – et les nations supplétives elles mêmes, que vont elles faire dans cette galère ?
La question mérite d’être posée. Pour y répondre, Nicolas Sarkozy explique que l’engagement de l’armée française en Afghanistan n’a d’autre sens que d’y porter la démocratie et d’y défendre la liberté, reprenant ainsi le slogan de la guerre contre le terrorisme. Et son ministre, Michèle Alliot-Marie écrit "qu’agir, c’est intervenir "là ou sont…les camps d’entrainement et les écoles d’endoctrinement,"(3)
Mais exporter la démocratie en Afghanistan reste un projet illusoire. Quiconque n’en disconviendra qui ait tant soit peu approché cet Etat de religion officielle islamique, de peuplement pluriethnique, de tribus pourvues d’us et coutumes distinctes les unes des autres qu’un Etat monoforme et égalitaire n’a pas vocation à régir. Quant aux camps d’entrainement et centres d’endoctrinement, leur apparition n’a précédé ni l’invasion soviétique de 1979, ni l’intrusion des armées américaines qui s’ensuivit, ils n’en ont été que la conséquence ou la réplique, et nul ne saurait s’en étonner. En prendre fait et cause ne peut donc suffire à établir que n’ait jamais jailli de cette terre d’Afghanistan quelque source initiale de terrorisme autochtone, ni justifier qu’y faire le "tapis de bombes" puisse servir à en éradiquer la source.
Toutes réponses donc qui n’en sont pas, la participation des nations supplétives à l’aventure américaine restant ainsi, dans son énonciation officielle, sans motivation sérieuse. L’évènement méritait pourtant plus amples considérants eu égard à sa dimension quasi continentale et à sa durée indéterminée. Sur les vingt sept Etats membres de l’U E, les troupes de vingt cinq d’entre eux se trouvent regroupées en Afghanistan, sans qu’aucun des gouvernements concernés n’ait affiché le moindre souci du calendrier de l’issue des opérations en cours.
La question du temps à y passer serait elle incongrue, qu’une interrogation persiste : celle des objectifs réels de la poursuite de celles-ci. Ne serviraient ils pas à l’instrumentalisation des effets et développements qu’ils peuvent comporter dans le traitement de la crise économique dont les effets dépressifs restent à réduire ?
Le financement public des programmes d’armement a ceci qui lui est propre, que l’Etat en charge de l’assumer a la faculté d’en fixer à discrétion le budget et la demande sans contrainte de marché (l’armement dissuasif par nature remplissant pleinement son office quelque usage qu’on en fasse ou quantité qu’on en commande). L’investissement autonome de la sorte opéré, via la démultiplication des revenus qu’il génère, provoque à contre cycle l’augmentation ou le soutien du PIB et la réduction du sous emploi. La destruction par ailleurs des biens existants et l’impératif de leur reconstitution, -- facteurs d’une meilleure rentabilité escomptée des capitaux investis, -- achève de créer les conditions propres à la renaissance et au relai des investissements privés.
De la sorte s’opère la sortie de crise tandis que s’installe un conflit ou une guerre qui en crée les conditions, et vice versa. Vielle lune dira t-on, mais ce qui se passe et se prépare en Afghanistan, -- et l’imprévisibilité des risques de dérive qu’il comporte, -- pourraient être à la hauteur des gigantesques difficultés de notre temps. Il n’est pas nécessaire pour le comprendre d’avoir lu Rosa-Luxembourg, chacun sachant bien que la guerre fait marcher les affaires
C’est à ce point vrai que Hervé Morin, ministre de la Défense Nationale dans son émission télévisée du 11 septembre 2008 pour traiter de ce qu’il appelle la "mission civilisatrice de la France," a précisé qu’elle impliquait, pour préalable du retour à la paix, la nécessité de la reconstruction de l’Afghanistan, celle, -- a-t-il précisé, -- de ses pistes, de ses ponts, de ses écoles et de ses hôpitaux (2).. En d’autres termes, après la guerre, … vient le temps du business, on le savait déjà, mais il se pourrait qu’en l’occurrence les investisseurs français ne soient pas conviés à s’asseoir à ce banquet, ni non plus à prendre part au festin qui y sera donné.
Le ressentiment du peuple afghan, -- ou le courroux de ses émissaires politiques, -- pourrait y faire obstacle. Ils avaient été, il est vrai habitués à un tout autre ton, dans le cadre des relations bilatérales traditionnelles de la France à l’Afghanistan. Et le contenu de celles-ci, -- pour ne relever que de l’ordre de la morale et de l’esprit, -- donne la mesure de l’atout politique majeur que leur interruption est de nature à ruiner.
Sur les chaines de l’Hindu-Kush, et dès après que l’Anglais en ait été bouté, les deux lycées de Kaboul, l’un fondé en 1920, l’Estiqlal qui veut dire l’indépendance, l’autre le Malalaî du nom d’une héroïne afghane du 19ième siècle, se sont vus confiés la charge de l’enseignement secondaire général en Afghanistan. Ils s’en sont acquittés en français toutes matières confondues, contribuant ainsi à en diffuser la langue dans cette région d’Asie centrale, et des générations d’Afghans se souviennent y avoir jadis récité Bérénice et Andromaque. Hommage reçu.
Hommage rendu par la Délégation Archéologique Française pour l’Afghanistan (D A F A), dont les travaux de notoriété mondiale, -- le trésor de Bagram, les sondages de Bactres la cité d’Alexandre, et le site hellénistique d’Ali Kammoun, entre autres, -- ont restitué à l’Afghanistan la splendeur de son passé à sa mémoire perdue, et valu à deux savants français les honneurs de la Coupole (Alfred Foucher et Daniel Schlumberger le premier reçu en 1928 et le second en 1958).
Voila pour l’essentiel qui se suffit en soi, à la limite de la susceptibilité nationale afghane. Singulier face à face et mutuel respect de deux âges de l’Histoire, ajusté à l’ombrageuse fierté d’un peuple libre, Ce fut l’oeuvre d’une diplomatie sans faute qui pour rester fidèle aux amitiés d’antan n’eut pas manqué d’être exemplaire.
Mais que peut il en advenir après que le gouvernement de Paris a choisi de planter sur le sol d’Afghanistan ses soldats en armes ?
En pareilles circonstances, la déconsidération morale au regard du reste du monde, dont la France fait l’objet, est à la mesure des violations qu’elle affiche des grands principes du Droit International Public. Le Professeur Robert Charvin, aux termes de son article intitulé "L’Affrontement des Etats-Unis-Afghanistan et le déclin du Droit international" (http//www,ridi,org /adi), note en effet
- que le bénéfice de l’agression à leur encontre qu’invoquent les Etats-Unis ne saurait leur être acquis dès lors qu’au sens de la résolution 2314 de l’assemblée Générale des Nations Unies, une agression ne peut être que le fait d’un Etat, et selon la jurisprudence de la Cour de Justice, d’un Etat ou d’une bande armée commandée par un Etat, grief dont il ne peut être fait reproche à l’Afghanistan, celui-ci n’ayant à répondre que de l’hébergement et de la non livraison de terroriste présumé,
- que pour s’en tenir à l’excuse de légitime défense qu’invoquent encore les Etats-Unis, ils ne seraient pas mieux placés pour en obtenir le bénéfice s’il leur était accessible, l’Etat agressé n’étant pas libre du choix et du volume de la réplique, et nulle juste proportion ne pouvant être relevée entre l’acte illicite du 11 septembre 2001 à l’encontre des Twin Towers et les bombardements systématiques et prolongés par l’aviation américaine d’un territoire qui n’est pas leur,
- que pour le cas ou les forces supplétives implantées sur le sol afghan viendraient à vouloir reprendre à leur compte l’argument de la légitime défense, ils ne seraient pas même recevables à le faire, la notion de légitime défense ne pouvant par nature être multilatéralisée.
S’en déduit que les Etats-Unis ne sont pas une Puissance agressée au sens juridique du terme, qu’ils ne peuvent donc en toute logique bénéficier d’une quelconque excuse de provocation, inaccessible par ailleurs aux nations supplétives de l’Union européennes non recevables à s’en prévaloir. L’illégalité de la présence de celles-ci sur le sol afghan est ainsi tout aussi flagrante que celle des troupes américaines elles mêmes, et les exactions des uns ne sauraient occulter celles des autres.
L’état du Droit étant ce qu’il est, le coma de l’O N U n’y peut rien changer. Mieux vaudrait le dénoncer que de jouer aux petits soldats aux ordres de jure (via l’OTAN) d’une puissance économique désormais de second rang.
O O O
Le Président Barack Obama voit dans l’affrontement afghan "le front central de combat contre le terrorisme" et souhaite y redéployer deux brigades de combats en sus de celles qui s’y trouvent déjà. Perspectives qui ne sauraient surprendre puisqu’elles étaient inscrites dans ses projets de campagne électorale quand il déclarait à Berlin "le peuple afghan a besoin de nos troupes, et de vos troupes."
Lourde erreur ou grave dénaturation des faits : le peuple afghan n’a besoin ni des troupes américaines ni de celles supplétives de ses satellites européens sous commandement de l’OTAN pour vivre en paix, et le fait qu’il faille sans cesse en renforcer les effectifs suffit à le prouver. La France quant à elle serait bien inspirée de se retirer de cette sinistre et confuse affaire aux objectifs opaques qui ruinent dans cette région du monde la semence de ses acquis, le souvenir qu’elle y a laissé, et l’influence qui pouvait ou peut encore en résulter.
Cette guerre n’est pas la sienne. Elle ne peut y trouver le moindre intérêt, non seulement parce que l’extension du conflit à intervenir est imprévisible dans sa localisation et dans sa durée et qu’il n’est pas de bonne gouvernance à vouloir l’ignorer, non seulement parce que son devoir d’amitié avec le peuple afghan le lui commande tout autant que le légitime souci de conservation de son crédit international, mais bien plus encore parce que ce qui est en cause en l’occurrence, est rien moins que la liberté de la nation française.
Un peuple qui en opprime un autre ne peut être un peuple libre.
Ce pourquoi l’opinion publique française doit rester vigilante et sa mise en alerte permanente, sa réceptivité à cet égard ne pouvant faire de doute. Aux Afghans exilés sur la terre de France qui parfois n’y discernent qu’indifférence au sort tragique de leur pays, d’en entendre les murmures et les humeurs. On y chante et courtise "charmante Elvire" certes, mais à l’instar de Serge Reggiani, pour lui fredonner afin qu’elle n’en ignore, que "…les loups sont entrés dans Paris."
Non, il n’est pas vrai "qu’il soit si tôt trop tard."
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(1) Le Monde du 26 03 2009 - rubrique OTAN p.6
(2) Le Monde du 25 04 2009
(3) Le Monde du 2 10 2008 "Les Democraties face au terrorisme" par Michèle
Alliot-Marie
(4) France 2, le 11 09 2008 "A vous de Juger " Faut il quitter l’Afghanistan ?" Emission
animée par Madame Arlette Chabot
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